Le rire universel

Le rie universel - © Jacques Pion

Carte postale délavée de nos imaginaires.

L’Airbus quitte le tarmac et lance sa masse métallique à l’assaut des hautes sphères. Dans quelques heures, nous atterrirons sur le sol européen. Arrivée aéroport de Paris Orly, 09h56. Nous disposerons alors d’une bonne demi-journée pour accuser le décalage horaire, recharger les batteries après ce périple de quinze jours en terres sauvages, ranger notre barda – qui attendra les prochains congés pour être ressorti de la cave – et préparer, à reculons, la rentrée de septembre. On prévoit une météo capricieuse à notre arrivée, et les rues trop grises de la capitale ploieront sous la chape sinistre et menaçante des cumulus.

Dire qu’hier encore, nous, citadins adeptes du métro-boulot-dodo, nous foulions le sol africain de nos pieds nus, nous défiions les éléments en offrant nos torses dénudés à l’astre brûlant, nous partagions un moment authentique, des instants de vérité. Sous ces cieux ancestraux et vierges, gardiens de nos origines et de la mémoire de nos civilisations, nous courions, nous respirions, nous étions… Oui, le sacro-saint Avoir avait enfin laissé la place à l’Être. Pour la première fois de notre existence, nous existions pleinement et nous jouissions de ce bonheur simple d’Être au monde. Nous avions trouvé en Tanzanie une vérité que nous fuyions au quotidien, une simplicité fondamentale qui allait désormais changer notre vision du monde, notre philosophie, nos principes. Révélation ou simple prise de conscience ? Peu importe, la vie avait trouvé sa raison d’être. C’était comme si, à des kilomètres de la patrie qui m’a vu naître, confronté à la rudesse des éléments et la puissance sauvage de ces paysages immaculés, j’avais enfin trouvé qui j’étais.

Et que dire de cette vieille femme qui avait joué à son insu le rôle d’initiatrice dans cette découverte de ma véritable identité ? Oui, avant que le guide beuglant nous fasse rentrer dans le bus affrété par le tour operator, j’avais eu la chance de vivre l’un de ces rares instants que l’on peut qualifier de vrais. Et si seulement ce guide mal éduqué m’en avait laissé le temps, c’est la vérité d’une photographie qui se serait substituée à mon modeste récit. Tentons quand même de sauver de l’oubli cette apparition. Ces mains d’abord : longues et noires. Longues comme si elles avaient été conçues pour la dextérité du tissage de panier, pénible labeur auquel se pliaient les femmes de la région selon notre guide. Noires comme ce continent brûlé et dévasté par les guerres et qui gardait pourtant, sous le fardeau sans nom de la misère, sa sincérité impénétrable. Mais c’est surtout ce visage qui m’interpellait. Sous l’étoffe grossière qui recouvrait son front, je distinguais une peau crevassée par des rides qui témoignait du passage du temps. Autour d’une bouche malicieuse, la peau ondulait par endroits, et les plis autour de ses yeux masquaient à peine un regard espiègle malgré l’âge avancé de cette femme aux allures de mage. Sa posture, son regard, tout en elle indiquait la sagesse.

Et il y eut ce rire. Soudainement, la figure de la vénérable vieille se fendit en un sourire plein qui se changea bien vite en un formidable éclat de rire. Ses traits n’exprimaient rien d’autre qu’une joie irrépressible, profonde, sincère. Sa voix étranglée et ce rire qui se prolongeaient en à-coups répétés étaient teintés de tant de simplicité, d’authenticité que je me prenais moi-même à pouffer. Ce rire était communicatif, contagieux, et mes éclats de rire rejoignirent bientôt ceux de cette diablesse. La gorge déployée, nous communiions tous deux dans cet intermède hors du temps, elle, la bouche laissant deviner quelques dents isolées, moi, les yeux baignés de larmes. Le rire se prolongeait, il puisait au plus profond de nous-mêmes et je commençais à me demander si ces larmes provenaient de mon seul rire, ou si elles étaient le produit d’une émotion encore plus fondamentale. Et lorsque la vieille se cambra à nouveau pour repartir dans une convulsive salve d’hilarité, soudain je compris. Ce rire était universel. Ce rire était profond. Ce rire était vrai. Malgré l’absence de langage commun, malgré la misère, les guerres, les famines, les sévices que cette femme avait connus, ce rire transcendait nos différences, se moquait de l’altérité et clamait notre appartenance à la même et seule Humanité. Loin de nos superficielles préoccupations, le rire de cette femme que le destin n’avait pas épargné me ramenait à l’essentiel. J’avais trouvé ici ma voie.

Je n’ai jamais mis les pieds en Afrique. Je ne suis jamais sorti des frontières rassurantes du vieux continent. Je n’aime pas voyager. Je n’ai jamais connu cette femme.

Pourtant je n’ai eu aucune peine à écrire cet épisode fantasmé. Parce qu’il m’a semblé l’entendre, le voir, le lire, le rêver des centaines de fois, dans le discours de nos politiques, dans le verbiage de nos magazines, dans l’écho de nos émissions, sous la plume de nos écrivains. L’imaginaire d’une Afrique vierge et sauvage, rude mais essentielle, malmenée mais authentique, n’émane que de nous et de ce que nous voulons y voir, entendre, rêver. Nous faisons mentir un continent entier en le conformant à nos fantaisies de touristes spirituels. En bons pères, nous confinons les hommes qui le peuplent à des fantasmes dont la grossièreté et le caractère stéréotypé est indigne de notre temps. Je n’ai pas écrit ce texte, nous l’avons écrit ensemble. C’est vous-mêmes, en le lisant, qui l’avez écrit.

Cette vieille diablesse, comme vous le dites, a raison de partir de cet irrépressible éclat de rire face à notre sournoise et souveraine bêtise. Qu’elle éructe et jubile, qu’elle crache et roucoule, qu’elle pouffe et s’esclaffe, qu’elle se moque de notre ethnocentrisme. Et si le rire est universel, ce qui reste encore à prouver, alors vous qui m’avez lu, riez de moi, riez de vous.

Illustré par Jacques Pion.

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