L’institution de la vie nouvelle

J’étais un jour las d’être à mes propres côtés, las du ciel bleu, de mes amis, de la vie tricotée qu’on balade tristement parmi le monde nauséeux.

On est toujours trop près de soi ; j’aimerais une fois quitter l’insupportable compagnie qui est la mienne, ses habitudes, ses manies, ses insolences quotidiennes et ses humeurs variables.

Que m’importent les joies, les rires et les tristesses aussi, quand je ne les sais connaître que par le prisme de mes yeux ?

Dans le fond de mon palais je sens mon destin de faux roi, parfumé discrètement du goût de cendre.

Je suis comme un Dieu errant sa création, coupable des vents, des astres et de l’histoire des nations.

Fait d’un éther trop lourd, fait d’une chair trop tendre.

Parfois j’ai cherché dans quelque élan mystique un refuge vain à la mélancolie : quitter un peu le corps et ses étranges portiques dont le dessin voûté est à la nature impoli.

Mais l’esprit lui-même est de trop, où tombent sans gloire les occultes qualités, et toutes ses fureurs bientôt, comme les anciennes obélisques alitées.

Bas l’illusoire bien ! Bas la fausse vie ! Vienne ce qui ne vaut rien, vienne la nouvelle vie.

Je m’en allais chercher réconfort du côté des semblables, ces créatures charmantes mais étranges, sorties d’aucunes fables.

« Ô grandes âmes, dis-je tentant de faire l’agréable, dispenseriez-vous à moi les douces passions de l’amour ? Il est, paraît-il, des fusions tranquilles par lesquelles on quitte son propre séjour.

Mais l’amour est un morne pays parcouru bien vite, et l’on revient aussitôt aux fonds de ses vallées, que tout seul on habite.

Tout n’est-il pas que pour moi ? Tout n’est-il pas mon paraître ? Pour le dédire il faudrait une fois se lover dans les lieux qu’arpentent d’autres êtres.

Mais elle est égarée la clef des consciences ; et quand je saurai ouvrir toutes les portes, derrière : une absence.

Bas l’illusoire bien ! Bas la fausse vie ! Vienne ce qui ne vaut rien, vienne la nouvelle vie.

Je suis une pauvre mite déliant patiemment les grosses vestes dont se pare l’Alceste hypocrite, lui qui pense s’en aller vraiment, loin des hommes — à part.

Perdu dans des landes infinies, et pourtant trop étroites, j’erre ma vie sur des routes trop droites.

Où sont les ruines ? Où sont les ancêtres ? Où sont les guides le long du parcours ?

Et toujours ce double mouvement, ce ressac nauséeux : d’une part je suis seul, d’autre part jamais sans ! Comme un lac coulant loin de ses pays montagneux.

L’éternité depuis ma prison, derrière les barreaux de mes yeux, avec pour geôliers d’autres hommes prisonniers de leur monde, comme de stupides dieux aux mains désormais infécondes, est un bien long temps à passer. Quand je jette un regard hors de cette terrible fenêtre, que j’aperçois, submergé de lumières, hagard, cet au-delà tant recherché et les inconnus de ses terres, c’est toujours la même chose aperçue depuis le même belvédère : c’est mon ciel bleu, mes amis, ma vie tricotée, et tout ce qui tient parmi mes propres horizons nauséeux.

Bas l’illusoire bien ! Bas la fausse vie ! Vienne ce qui ne vaut rien, vienne la nouvelle vie.

Photographie à la Une © Julien Chevallier.

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