Marcel Crozet

L’humble.

Photographe entre deux. Humaniste autant qu’humanitaire, il photographie les âmes les plus éloignées de nos pays occidentaux ou s’échappe dans une recherche de l’image abstraite. Il met en lumière le moindre petit détail de ces zones abandonnées par l’Homme qui en gardent pourtant une trace vieillissante, résistante au temps.

Est-ce que le premier clic a été un hasard pour vous ?

Mes parents étaient des passionnés de photographie. À l’âge de deux ans, j’ai cassé leur appareil photo. Ils ont eu la bonne idée de me le laisser, c’est devenu mon doudou mais je n’ai découvert que bien plus tard que je pouvais mettre une pellicule dedans. Dès six ou sept ans, je me suis rendu compte que la photographie me permettait de réaliser des rêves. Mon goût pour cet art est venu du contact physique avec un appareil. Très jeune, je faisais les photos des fêtes de famille, communions, baptêmes ou mariages. J’aime faire des images qui témoignent de quelque chose, j’ai besoin de les associer à un évènement réel. On peut écrire seul face à son clavier mais ce n’est pas le cas avec la photographie, il faut être en contact direct avec les personnes et les situations ; j’aime l’adrénaline et les rencontres. Mon engagement photographique a toujours été présent. En 1986, j’ai couvert le conflit entre l’Iran et l’Irak, puis je me suis retrouvé à couvrir un évènement avec le Pape, entouré de centaines de journalistes. À l’époque, j’étais un photographe semi-professionnel mais c’est à ce moment-là que j’ai senti que c’était un travail fait pour moi. Je me suis toujours senti attiré par les reportages engagés.

Est-ce que la photographie est une histoire de défi ?

Non, car lorsque l’on sent que quelque chose est fait pour soi, on peut le faire en sécurité. Quand on se lance un défi, on se met, avec d’autres, en danger. Il y a des choses qui se sentent par rapport au contact, au terrain et à l’expérience. C’est un instinct qui peut ouvrir certaines portes et en fermer d’autres. Quand je suis parti à Bagdad, je ne me suis jamais demandé ce que je faisais là-bas, j’ai tout de suite senti que ce genre de reportage était essentiel. Une des choses qui m’a profondément bouleversé fut la condition des enfants dans les situations de guerre. Dans certaines zones de combats, les gens n’ont absolument plus rien. Je ne peux pas être détaché de tout cela, car si on l’est on devient froid. Les images servent à témoigner et j’ai senti intrinsèquement que j’avais envie de les mettre à disposition. Si elles ne sont pas vues, elles ne servent à rien, ce n’est que de l’adrénaline. En photographie, il faut savoir se faire oublier, être immatériel. Au travers du regard accordé par une personne durant l’espace d’un instant, une complicité qui ne passe pas par les mots naît. C’est ce regard qui est transmis : je suis un transmetteur.

Celestia droite © Marcel Crozet

Celestia droite © Marcel Crozet

Que pensez-vous des photographies qui sont de nos jours surmédiatisées et dont on dira peut-être, plus tard, qu’elles auront marqué l’Histoire ?

Je pense que certaines photographies sont prises sans réflexion. Aujourd’hui, le réflexe de chacun est de tout partager très vite sur les réseaux sociaux – il n’y a pas de recul. Je préfère des évènements où l’on a le temps d’avoir un contact avant d’appuyer sur le déclencheur. Après l’Irak, j’ai senti que j’avais besoin de faire des reportages de fond avec les enfants. Je suis allé à Calcutta durant six mois pour faire un reportage sur les enfants des rues et pour rencontrer Mère Teresa, qui me fascinait par son engagement. C’est là-bas que j’ai eu l’occasion de faire la connaissance d’un grand photographe américain. En le voyant travailler, j’ai eu un déclic extraordinaire, cela a changé mon œil. Il m’a appris à être plus proche des gens, sans barrière, sans violence, et donc à travailler avec la lumière, avec la complicité. Il m’a fait comprendre qu’il y a des moments que l’on vit qui ne se reproduisent jamais, qui sont uniques.

Comment décririez-vous votre engagement photographique ?

Pendant trois ans, j’ai été au service photo de l’Organisation Mondiale de la Santé et depuis 2000, je travaille comme photographe au Bureau International du Travail, ce qui m’a permis d’intervenir après la plupart des catastrophes naturelles et de couvrir de nombreux reportages sur le travail des enfants, les enfants soldats ou les maladies émergentes. En dehors de mon travail, pour moi et peut-être pour me vider la tête, petit à petit, j’en suis venu à la photographie abstraite : très épurée, design, minimaliste. Un univers photographique totalement à l’opposé de mes images faites sur le terrain pour les Nations Unies. Mon déclic pour cette forme artistique s’est fait aux États-Unis. Il venait de pleuvoir. Sur les dalles mouillées, il y avait une tache d’huile dans laquelle se reflétaient l’eau, le soleil, le ciel : j’avais l’impression de voir un paysage de Magritte. Je l’ai cadrée en coupant tout repère de dimension. Depuis, je recherche ces empreintes abstraites laissées sur la matière par l’érosion et le passage du temps. Ces images me permettent de garder intacte une part de rêve et de poésie.

Acqua Lumia © Marcel Crozet

Acqua Lumia © Marcel Crozet

Quelle est votre démarche avec la photographie abstraite ?

Ce qui est important, c’est de trouver le détail, l’évocation d’un objet qui va transporter l’imagination. Peu importent sa forme, sa texture, c’est une recherche qui n’est pas esthétique au départ ; elle le devient par la suite, par la prise de vue et le travail sur la couleur. Un tirage est quelque chose d’inerte, la photographie, qui signifie « écrire avec la lumière », perdrait de son sens une fois tirée. Pour que l’image puisse retrouver son sens étymologique, j’inclus des pigments qui réagissent en fonction de la lumière du jour de sorte que l’on ne verra pas toujours les mêmes teintes et que l’on pourra découvrir d’autres petits détails. Cela permet de garder la poésie de ce mot.

Vos photographies sont accessibles au plus grand nombre, font-elles le tour du monde ?

Cet été, j’ai réalisé un triptyque sur le thème de la liberté qui sera exposé à Guernica, Bilbao, Berlin et Paris. Ce n’est pas encore un tour du monde mais ces photographies sont déjà présentes dans les collections privées de sept pays différents et ont été primées cinq fois lors de concours mondiaux. J’ai été très surpris de l’intérêt suscité par ce projet né il y a seulement deux ans. Plus de 20 000 personnes ont déjà visité l’exposition, que ce soit cet été, à l’Orangerie du Sénat, ou aux Nations unies dans le cadre de la Journée mondiale de l’environnement. Cet hiver, l’exposition Abstraction naturelle sera présentée au Bourget, sur le site même de la COP21 où sont attendus 100 000 personnes. Alors, qui sait ?

Photographie à la Une © Aung Lwin.

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