Rassembler les morceaux

« À travers un spectacle, on peut dire quelque chose à quelqu’un, lui faire prendre conscience de quelque chose. Le plus important c’est que tu commences à penser à ce problème, qu’il entre dans le champ de ta conscience et tu peux alors travailler dessus tout seul. » – Malgorzata Szczesniak.

S’interroger sur le lien entre théâtre et identité, c’est s’atteler à un travail titanesque puisque le théâtre tout entier (l’art en général) cristallise en tous temps et tous lieux ce qui touche à l’humain. C’est aussi donner un sacré coup de pied dans la fourmilière puisque dans identité résonnent des termes comme crise, rejet, déracinement, déchirement… Et tant d’autres dessinant une galaxie théâtre qui jette ses lumières sur les turbulences.

Un regard vers ailleurs.

« Tout ce dont tu as souffert peut produire de l’art » selon Krzysztof Warlikowski. Ce metteur en scène polonais au parcours artistique chaotique, en raison des conjonctures politiques de son pays, est représentatif de ces trajectoires d’artistes marquées par les obstacles, interdits et autres ruptures. Ce genre d’itinéraire fortement marqué par la chute du mur de Berlin est particulièrement éclairant pour nous faire prendre conscience de ce qu’il y a de fluctuant derrière la notion d’identité. La Pologne fait certainement partie de ces régions qui, par leur histoire, proposent de fructueuses, à divers titres, possibilités d’exploration. Fructueuses à divers titres et pour tous. Ainsi d’un cas très flagrant pour nous : ce qu’il en est aujourd’hui du théâtre dit « de l’Est » auquel il est utile de nous référer pour de multiples raisons : la proximité, la porosité des frontières, l’histoire qui nous lie, les échanges de toutes natures, la production de tant d’œuvres mythiques ou avant-gardistes.

Porter notre regard vers ce qui a lieu ailleurs est une formidable opportunité d’appréhender plus subtilement notre « propre » identité culturelle par-delà des oppositions systémiques souvent obsolètes. Constater à travers les récits de vie et les choix spectaculaires d’artistes singuliers (Krzysztof Warlikowski, Guy Cassiers, Jan Fabre, Ivo van Hove et Tom Lanoye entre autres) que c’est souvent sur fond d’empêchement que le théâtre accède à des territoires inédits où l’on rassemble ce qui se trouve dispersé, en miettes, ce qui a été désuni. Chacun, dans des processus très divers, cherche à « trouver des moyens pour dire les choses impossibles à dire ailleurs » (Félix Alexa, metteur en scène roumain). Or, si les moyens et les formes diffèrent d’un artiste à l’autre, bien des liens ou des approches les réunissent. Tous croisent les problématiques et la quête de l’humain, avec l’Histoire – son passé ou son présent – dans le désir de se libérer de son poids. Tous, bien que de façon plus ou moins explicite ou frontale, traitent des épreuves auxquelles l’être humain est soumis aujourd’hui, du fait des violences actuelles : guerres, exils, migrations, violences…

Transgresser les frontières.

Ainsi du parcours remarquable de Guy Cassiers qui explore la question des réfugiés et des flux migratoires tant du côté de la violente accusation dans Borderline adapté d’un texte très provocant d’Elfriede Jelinek, que du côté de la sensibilité généreuse de La petite fille de monsieur Linh, roman de Philippe Claudel. Par-delà leurs différences et leurs langages spécifiques, ces artistes, chacun entouré de sa famille de théâtre, pensent qu’ils ont une véritable responsabilité. « On ne se contente pas de monter de beaux spectacles, mais de repenser l’histoire et d’imaginer le futur » (Guy Cassiers). Et quoi qu’il se raconte sur scène, aussi proche ou éloigné de moi dans l’espace ou le temps, par les langues ou les spécificités des personnages ou des acteurs, je peux partager des expériences auxquelles la médiation scénique me donne accès, même si je n’ai aucune chance de les vivre telles quelles dans la vie réelle. C’est alors l’occasion pour chacun de dépasser, voire transgresser sa propre identité particulière, inscrite dans des catégories auxquelles nous sommes assigné·e·s. L’occasion aussi de se rendre compte que les problématiques identitaires creusées par ces artistes belges, flamands, roumains, polonais… s’inscrivent dans une démarche universelle qui interroge ce que nous sommes à l’aune d’un pays, d’une entité (l’Europe, par exemple) et à l’international.

La petite fille de monsieur Linh mis en scène par Guy Cassiers (2018) © Kurt van der Elst.

Chaque fois qu’elle s’empare, sous quelque forme que ce soit – narration, fiction, témoignage, documentaire, etc. – de la question de l’identité, la scène fait œuvre de (re)connaissance et joue un rôle prépondérant de « réparateur » d’identité perdue, perturbée, bafouée… Elle prend sa place, intensément, dans le grand débat, international celui-ci. Existe-t-il un seul endroit au monde qui n’ait été ou ne soit traversé par cette question ? Et loin de nous séparer, la portée universelle potentielle de la notion d’identité et de sa quête, telle qu’on peut l’appréhender, nous rapproche. À preuve, la récurrence de la thématique de l’étranger comme un sentiment éprouvé de l’intérieur et projeté sur scène. Par exemple, Krzysztof Warlikowski a témoigné de ce sentiment d’être « étranger » dans son propre pays après un retour d’exil passé à Paris en grande partie auprès de Peter Brook. La question du déchirement associé au déracinement, entre autres, est alors un des éléments constitutifs de son théâtre. Sa récente mise en scène de On s’en va à partir de la pièce de Hanokh Levin Sur les valises confirme par les éclairages donnés par la scène, la volonté d’interroger le mal de vivre dans le présent et le désir d’ailleurs de communautés malmenées par l’histoire et les guerres. Sur fond de souffrance et de dérision, le plateau de théâtre apporte sa pierre à l’édifice de la construction ou reconstruction difficile d’une identité – individuelle, collective, voire nationale – qui loin d’être monolithique, résulte des couches successives que l’Histoire, ses soubresauts et ses combats, accumulent sur les hommes et leur destin.

Le théâtre – l’art en général – apparaît aujourd’hui, comme un énorme champ d’investigation de la question identitaire, souvent traitée en termes de « crise identitaire ». Au travers d’histoires de ruptures, et de façon brûlante d’histoires d’exils, de nombreux spectacles contemporains s’engagent fortement dans les questionnements liés aux motifs du déracinement/enracinement. Ainsi Jean-Louis Martinelli dans J’aurais voulu être égyptien issu du roman de l’auteur égyptien Alaa El Aswani, Chicago, sur fond à la fois de printemps arabe, de traumatismes à vif aux États-Unis depuis les attentats du 11 septembre 2001 et du contexte égyptien de 2011. À travers les histoires de couples, de désirs, de pulsions d’un groupe d’égyptiens installés aux États-Unis, deux partis pris sont fortement soulignés au cœur de la mise en scène : on ne peut dissocier le politique de l’humain et c’est nettement l’humain qui l’emporte, l’œuvre d’art se gardant bien d’émettre un message politique partisan. L’autre fil rouge consistant en une interrogation prégnante : un ré-enracinement est-il possible ? En l’occurrence ici, des arabes, hommes, femmes, peuvent-ils réellement s’intégrer dans une société occidentale à partir de cette « Little Egypt » où ils ont atterri ?

Fragilité, humilité et humanisme.

Du côté du Moyen-Orient, région particulièrement sensible à ces problématiques identitaires, confrontée aux conflits, guerres de toutes sortes, violences, migrations, exils… qui contribuent au démembrement et à l’éclatement des individus, familles, communautés, bien des artistes de générations différentes se saisissent de ces thématiques. Tout un théâtre politique fleurit, non pour livrer un programme ou une profession de foi, mais pour alerter, nous alerter, mais pas seulement et pas n’importe comment. L’art n’a que faire de ces voies ni d’une subjectivité réductrice ou péremptoire. Ainsi que l’exprime Roland Barthes dans sa lettre à Antonioni, l’artiste est celui dont « l’art consiste à toujours laisser la route du sens ouverte, et comme indécise, par scrupule… : ni dogmatique, ni insignifiant. » Il ajoute alors un élément nécessaire de premier ordre : la fragilité. L’artiste est en effet confronté à une incertitude face à un double changement temporel : le changement du monde autour de lui, mais aussi le changement de sa propre subjectivité. Comment faire la part de l’un ou de l’autre ? D’où cette fameuse indécision et un corollaire qui nous paraît tout aussi nécessaire pour atteindre la non moins nécessaire portée universelle de l’œuvre d’art quand elle touche au plus profond de l’humain : l’humilité.

Un artiste réunit particulièrement ces caractères tant dans les éléments de sa biographie que dans l’ensemble des thèmes auxquels il voue son art de la dramaturgie et de la mise en scène : Wajdi Mouawad. Au-delà de sa propre expérience vécue d’être ballotté entre les rives de trois pays (le Liban, la France, le Canada) et de cultures séparées, dont il s’inspire certes, non pour exclusivement s’intéresser et s’interroger sur ses propres racines, mais pour engager ses personnages dans d’hallucinantes odyssées où bouillonnent histoires, origines, langues, identités, conflits, haines (tétralogie Littoral, Incendies, Forêts et Ciels). Mais quelle que soit l’histoire racontée, son origine et son contexte, au-dessus de tout plane un humanisme sans faille et la volonté inextinguible, « assoiffée » de « vaincre la bête ». Ses personnages d’ailleurs sont souvent des êtres de combat. Sa récente mise en scène Tous des oiseaux confirme l’attachement de l’artiste à dépasser voire refuser les regards et intentions que souvent l’on cherche à imposer à celui ou celle dont l’histoire recèle maintes ruptures. Dans cette pièce et son approche, le metteur en scène prouve son aptitude à pénétrer la subjectivité de « l’ennemi », ou censé l’être, ici à travers l’histoire d’amour entre un scientifique allemand d’origine israélienne et une chercheuse d’origine arabe, sur fond de conflit archaïque et pesant. À travers ce type d’histoire, bien des vérités, soi-disant établies chancellent au profit de sens tournés vers des perspectives plus ouvertes que les « niches » identitaires que le théâtre se doit de récuser.

Tous des oiseaux mis en scène par Wajdi Mouawad (2017) © Simon Gosselin.

Une caisse de résonance pour la prise de conscience.

Dans la mesure où le théâtre par essence doit être mû par un principe d’universalité, condition sine qua non d’une authentique identification, il est l’adjuvant précieux de toute société qui désire avancer dans la réflexion et la prise de conscience de l’humanité et de ses possibilités. Un théâtre du repli identitaire qui ne ferait qu’être caisse de résonance des recoins sombres ou malsains de notre monde, ne passe pas la rampe et ne fait pas long feu. De même qu’un théâtre trop bien-pensant. Alors que les artistes contemporains, tout comme maints de leurs prédécesseurs ont à cœur de cibler les questionnements qui font progresser la cause humaine. « Faut-il à ce point s’attacher à nos identités perdues ? Qu’est-ce qu’une vie entre deux mondes ? Qu’est-ce qu’un migrant ? Qu’est-ce qu’un réfugié ? Qu’est-ce qu’un mutant ? » (Wajdi Mouawad). Toutes questions qui battent en brèche les conceptions sclérosantes tendant à ramener la notion d’identité à la seule origine. Or, ne faut-il pas plutôt se demander si ce qui constitue le plus ce que je suis à présent, c’est ce dont je suis porteur·euse, par mon histoire, mon héritage, mon origine, bref tout ce sur quoi j’ai peu de prise puisque cela appartient au passé. Ou bien mon être ne s’exprime-t-il pas davantage dans la façon dont je me projette vers l’avenir, dans mes intentions ? Et pour Pierre Bourdieu, toujours à l’affût de tous les processus de hiérarchisation de nos sociétés, la notion d’identité généralement entachée de jugements négatifs dans l’esprit collectif (les exemples sont légions aujourd’hui !), s’inscrit dans « une lutte des classements qui tend à se substituer à la lutte des classes ». Processus d’autant plus dommageable quand on constate que ce fameux esprit collectif est « toujours prêt à hiérarchiser et créer des rapports de domination ».

Un véritable défi.

Il y a donc un véritable défi que l’art théâtral relève sous de multiples cieux : se défaire de tous les stéréotypes et se tourner résolument vers des ouvertures plus créatives, avides de déploiement. À l’heure d’une mondialisation à tout va, où la culture est souvent traitée comme une marchandise à commercialiser, où le droit de vie et de mort de tout produit/production dépend de quotas ou autres graphiques, on aspire à donner force et vigueur à des notions d’identité et d’exception non dans un sens élitiste, mais au profit de valeurs affirmées, libres de contraintes réductrices. Ces valeurs ont souvent pour nom singularité, inventivité et, au risque de passer à côté des « trompettes de la renommée », ou des tentations du « Veau d’Or », de toutes parts se développe le rejet d’une conception du spectacle comme objet fini, de l’œuvre comme produit. Règne alors ce qu’il est convenu d’appeler le « théâtre post-dramatique » qui se caractérise par la mise en avant d’une recherche en cours, un processus qui privilégie la création en direct. Sur ce fond d’intentions, autant de modes différents de déconstruction du théâtre dramatique que d’artistes. Comment élaborer une photographie qui institue une identité « une et indivisible » pour un champ aussi fluctuant que le théâtre. Au mieux pourrait-on proposer un « instantané » qui ne sera valide que pour un temps ou un artiste et devra laisser la place à une autre image. Du moins faut-il l’espérer. Sinon gare à l’ankylose, à la sclérose.

Par essence, le théâtre « art vivant » est voué à la transformation. Y compris s’agissant des éléments censés faire partie de son ADN. Cet art, comme tout ce qui touche à l’humain dans tous les domaines, ne peut se satisfaire d’être enfermé dans des cases, des catégories asphyxiantes. Bien au contraire il est avide de tout apport qui l’ancre dans son temps. L’infinie variété de la création artistique tourne le dos à la reproduction et à la référence à des « modèles » d’appartenance et donne accès à l’inédit, l’inattendu au travers de formes souvent étonnantes. Les contours des champs artistiques perdent sensiblement de leur détermination. Ainsi le spectacle vivant tend à servir la cause de la (dé)hiérarchisation chère à Pierre Bourdieu qui depuis longtemps nous a alertés sur les rapports de domination liés à l’identité.

Brouiller les pistes.

Pour mieux brouiller les pistes, les arts de la scène offrent aujourd’hui une telle diversité que les voies suivies par les artistes passent rarement (quasi jamais) par la seule formation en école de théâtre. Tant d’entre eux, de tous pays et de toutes origines, se sont frottés à des univers variés en complément ou même à la place de ces écoles de théâtre. L’interdisciplinarité à l’œuvre, mêle aux arts de la scène, les arts plastiques, architecturaux, graphiques, audiovisuels, picturaux… Chacun selon sa pratique et sa personnalité. En faisant fi des classements hiérarchiques tels qu’ils ont marqué l’histoire du théâtre dramatique, l’univers théâtral contemporain ouvre à des spectacles très souvent hybrides, parfois même multimédiatiques appropriés à rendre compte du dialogue souhaité entre le spectateur et le monde.

Or, de plus en plus, les spectacles viennent contribuer à notre réflexion sur l’identité, les identités, à travers des situations très diverses traversées des ruptures et des reconstructions. Un type de personnage issu de la réalité devient de plus en plus emblématique de notre monde : le/la « transfuge », pas seulement sexuellement parlant mais sur tous les plans d’une rupture effectuée par rapport à la famille, à une classe sociale d’origine, à un pays, à une culture. Ceci atteste d’un rapport au monde qui change et évolue. Ce n’est plus un monde à conquérir, un monde où la fortune sourit aux audacieux. Mais le théâtre tend à faire une place de plus en plus grande à ce qui est « derrière le miroir », ceux qu’on appelle les invisibles, les laissés pour compte. Ceux pour qui leur identité, loin d’être un laissez-passer est un obstacle, un empêchement. Ceux qui attestent par leur vie et leurs expériences de l’existence d’un « entre-deux-mondes ». Par leur théâtre que l’on appelle parfois (et souvent à tort) du théâtre documentaire, des metteurs en scène comme Didier Ruiz ou Milo Rau nous obligent à voir frontalement la violence sociale. Ainsi Didier Ruiz dans Trans (més enllà) se libère des codes établis de la représentation pour (trans)mettre en scène les parcours de vie de transgenres issus de la société civile, qui témoignent frontalement de leurs parcours et de leurs transitions. Il s’agit alors d’une approche ouverte et percutante sur le thème de l’identité telle que les codes de la société mettent le plus souvent à mal ceux qu’elle juge en porte-à-faux.

Autant d’exemples qui prouvent que le théâtre joue bien ce rôle de « réparateur » d’identités perdues, bafouées, en morceaux. Il n’est pas question de thérapie, loin de là, mais plutôt, à l’image des membres d’Orphée découpés et dispersés, de recoller les morceaux pour redonner vie au monde et à l’humain.

Image à la Une : On s’en va mis en scène par Krzysztof Warlikowski (2018) © Magda Hueckel.

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