Rodrigo García

L’insolent.

Suscitant l’engouement ou la controverse, il est de ces metteurs en scène qui divisent. Il ne représente pas le réel mais le défigure pour amener à inventer un autre monde.

À la fin des années 80, vous quittez l’Argentine et arrivez en Espagne. Quels étaient vos utopies, votre état d’esprit et votre perception de la vie à cette époque ?

J’avais de très mauvaises relations avec mon père et j’avais le sentiment de devoir fuir la maison quoi qu’il arrive, d’abord dans le centre de Buenos Aires puis ça ne m’a pas paru suffisant. J’avais 21 ans et, à cet âge-là, on est capable de faire n’importe quoi. J’ai vécu toute ma jeunesse sous la dictature. Puis avec l’arrivée de la démocratie, il y a eu des problèmes économiques en Argentine, le changement politique n’a pas été ce que j’attendais et finalement, ce n’était pas aussi fou que cela de vouloir partir et changer de continent. À ce moment-là, je n’avais aucun intérêt pour l’art, je n’étais pas un artiste mais seulement un jeune qui aimait aller au cinéma, au théâtre et lire.

J’ai commencé par diriger des œuvres d’autres écrivains, je n’avais encore jamais écrit. À mon arrivée en Espagne, j’ai été confronté à un système identique à celui de la France où il fallait former une compagnie, faire des demandes de subventions, etc. qui étaient difficiles à obtenir. J’ai essayé de monter des pièces personnelles autofinancées mais sans subventions, ni pour le théâtre, ni pour l’œuvre elle-même, elles n’ont pas pris forme. Puis, j’ai appris qu’il y avait des concours d’écriture théâtrale ; je me suis inscrit et c’est ainsi que j’ai commencé.

Vos créations provoquent régulièrement des clivages parmi le public : du fort engouement à la controverse ; comment le ressentez-vous ?

C’est un peu comme faire une pizza : chacun peut mettre ce qu’il veut en la composant et certains vont aimer et d’autres pas. Je sais ce qui peut se passer quand j’écris, la controverse est déjà présente à cet instant. Je ne fais aucun effort pour éviter cela, je ne peux pas, ça s’impose à moi. Au contraire, beaucoup de gens essayent par tous les moyens de créer de la provocation mais n’y arrivent pas, ça m’amuse parce que ce n’est pas quelque chose qu’on a à faire, elle est là ou pas. Ensuite, c’est le public qui réagit.

Quel rapport entretenez-vous avec vos acteurs, avec la scène ?

Je n’ai pas de grosse troupe et on se connait très bien. Je comprends que les acteurs puissent ressentir une excitation particulière quand ils vont rencontrer le public, c’est normal, heureusement car sinon ce serait horrible. On fait des choses dont on ne sait rien, on ne sait pas faire des pièces de théâtre. Je n’ai pas d’outils professionnels. Je ne sais pas diriger des acteurs. Je ne sais pas écrire des dialogues. Je ne sais rien du rythme ni de la scène. Je suis toujours dans une sorte d’abîme et les gens m’accompagnent dans cet abîme car ils peuvent se dire qu’ils sont en train de travailler avec un type qui ne sait rien !

Finalement, j’aime bien cela car il y a une énergie qui est comme une vibration, elle nourrit la création ; avec cette énergie, la pièce vit. Si tout était prévu, organisé, on donnerait quelque chose de mort au public. Je préfère faire les choses sans savoir les faire.

Encyclopédie de phénomènes paranormaux Pippo y Ricardo mis en scène par Rodrigo García (2018) © Fanchon Bilbille.

Est-ce que vous travaillez dans une forme d’écriture de plateau ?

C’est très théorique, je n’ai jamais compris ce que voulait dire écriture de plateau. Je n’ai besoin de personne pour faire mes pièces, c’est un travail qui m’est personnel. Par exemple pour ma nouvelle pièce, Encyclopédie de phénomènes paranormaux Pippo y Ricardo, il y a eu cinq semaines de répétitions mais cela fait un an que je l’ai en tête, que je la travaille. Ce n’est donc pas de l’écriture de plateau, tout se prépare uniquement et en permanence dans ma tête, quand je fume, quand je sors me promener, je ne pense qu’à ça. Dans le travail avec les acteurs, en apparence, il y a un dialogue mais en réalité, il n’y en a pas. C’est moi qui décide, qui leur dis ce qu’ils ont à faire. J’amène mon texte, je le donne et les acteurs jouent mais je ne change rien. C’est très simple, il n’y a pas de mystère.

Dans quelle phase de recherche êtes-vous ?

Changer une petite chose peut être très compliqué pour un artiste. On peut faire un gros effort pour changer quelque chose qui est fondamental pour soi et le public ne le voit pas toujours. Avec la maturité, l’âge et l’expérience j’ai toutefois de moins en moins peur de changer de langage.

Je m’ennuie car j’en ai marre d’ouvrir des voies que d’autres empruntent. J’ai envie de faire des choses différentes. Après être passé par une étape politique dans mes pièces, je me rends compte que cela n’a plus vraiment de sens. Pour moi, c’est être opportuniste que de faire du théâtre politique actuellement. Je suis passé par là mais je ne peux plus faire de pièces avec des critiques sociales comme je le faisais avant vu que cela ne correspond plus à mon style de vie. Je ne peux pas continuer sur ce thème, je n’ai pas besoin de laver ma conscience. Je veux essayer de faire quelque chose de plus difficile en prenant le chemin de la fiction. J’aimerais savoir si je suis vraiment quelqu’un d’imaginatif.

Est-ce que vous considérez que votre théâtre est une arme de guerre ?

Non pas du tout. Les gens qui viennent au théâtre sont finalement assez peu nombreux. Je suis content d’avoir le public que j’ai. Je ne me plains pas et je me sens privilégié mais j’ai l’impression de faire des pièces de théâtre pour des gens qui veulent se laver la conscience et qui aiment qu’on leur donne des coups de bâton. Enfin, cela doit être le cas pour certains et pour d’autres non. En ce qui me concerne quand je vais voir une pièce, je ne veux pas recevoir de leçon mais vivre une expérience esthétique. C’est aussi ce que je veux proposer. C’est peut-être très particulier mais ainsi j’élargis les frontières esthétiques de chaque individu. C’est comme quand on n’a vu que des œuvres figuratives puis qu’on découvre la peinture abstraite, c’est un grand changement et ça aussi c’est une action politique. Dans mon travail, il y a un aspect moral, éthique, très important, sa finalité est que je veux dire aux gens de ne pas avoir peur d’être libres.

Que représente la justice poétique pour vous ?

Basiquement, l’acteur dit de changer l’ordre des choses. Je veux mettre à l’envers l’ordre social établi, lâcher des fous pour les laisser changer le monde. Mettre à l’envers les choses, c’est ça la justice poétique. Toute mon œuvre est sociale mais je m’efforce à ce qu’elle ne soit pas du tout didactique. Une œuvre doit aspirer au grandiose mais il faut arriver à ça sans être ridicule. C’est là où le mélange de sujets qui demandent réflexion et d’autres plus banals intervient. Se pose aussi la question de comment parler de choses importantes sans solennité quand ce qui est nécessaire est de pouvoir faire voyager.

Encyclopédie de phénomènes paranormaux Pippo y Ricardo mis en scène par Rodrigo García (2018) © Fanchon Bilbille.

Vous avez pu dire que vous ne vouliez pas représenter le réel, comment arrivez-vous à le défigurer ?

Je dis toujours que j’aime être un ennemi de la réalité. Si une réalité ne me convient pas, que je ne l’aime pas, je crée ma propre fiction en opposition à cette réalité. Si le public pense vivre une expérience poétique et esthétique, c’est génial. Cela peut changer la vie des gens, ils vont sortir du théâtre et avoir la même vie mais peut-être qu’intérieurement, l’art enrichit les personnes.

À une époque, une des marques de fabrique était la violence mais je l’ai abandonnée il y a déjà un bout de temps. Peut-être que mes dernières pièces sont très violentes du fait qu’elles provoquent beaucoup de mélancolie mais ce n’est pas une violence explicite. Un bon metteur en scène doit prendre un texte et trouver une réalité différente, il doit imaginer, avoir un univers intérieur. S’il n’a pas d’imagination personnelle, il va représenter les textes des autres, rien de plus. Pour moi, c’est un questionnement : images, textes, est-ce que tout va coller ? Est-ce que tout va être complémentaire ? Qu’est-ce qui va être gratuit et qu’est-ce qui ne le sera pas ? Je ne le sais pas. Heureusement, le moment du choix de l’association des images et des textes est complètement instinctif. Si on pouvait faire ça à partir d’un procédé rationnel, tout serait foiré. C’est de la pure intuition.

Quel est votre état d’esprit actuel ?

Il y a des gens qui ont eu beaucoup de chance dans leur vie. Rimbaud a trouvé sa voie très jeune, moi non. Moi je traine des choses de Thomas Bernhard, d’Heiner Müller et d’autres, c’est évident. Je suis en train de me défaire de toutes ces influences, l’une après l’autre. Mais pour réussir ça, il faut apporter des choses plus personnelles. Je n’ai jamais vraiment joui de la vie, je ne suis pas un type qui aime vivre. Pour vivre, chaque personne doit trouver quelque chose, je me suis inventé le théâtre et il est devenu ma raison de vivre, ma force.

Actuellement, je suis serein. J’entame une période de repos et de réflexion, c’est nécessaire d’avoir ce temps pour prendre du recul, de la distance. Parfois je ne peux pas prendre de temps pour des raisons économiques ou autres mais ce n’est pas bon de travailler dans une certaine continuité. J’ai envie de calme, j’ai besoin d’avoir plus de contacts et de meilleures relations avec le monde extérieur, car autrement, je vais finir par haïr ce monde extérieur.

Image à la Une © Jeremy Brierer.

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Kristina D'Agostin

Rédactrice en chef de Carnet d'Art • Journaliste culturelle • Pour m'écrire : contact@carnetdart.com

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