Suis moi, je te fuis…

Une industrie du disque en crise, des artistes qui créent, des artistes qui crèvent. La tempête passe et des fleurs poussent sur les ruines.

La musique n’a pas toujours été un art industrialisé. Ce sont les techniques d’enregistrement phonographique puis de duplication des disques qui font basculer cet art dans une nouvelle ère au XXème siècle.

Des techniques au service de la création musicale.

Après avoir été source de contraintes, le studio devient le lieu d’une créativité nouvelle, son importance dans la vie des musiciens supplantant même celle des concerts. Les micros gagnant en sensibilité et en précision dans la transmission du signal, les musiciens peuvent exprimer en studio toutes les nuances de leur instrument, allant jusqu’à créer de nouvelles esthétiques. Le micro permet par exemple aux chanteurs de faire passer des émotions, notamment par la mise en avant des bruits (respiration, salive, lèvres). On a ainsi vu apparaître des voix jusqu’alors illégitimes car peu puissantes, comme celles de João Gilberto au Brésil ou Françoise Hardy en France. Le studio a également changé la façon de composer la musique en permettant de superposer les différentes prises sur un enregistreur multipistes. Pour les musiciens de rock (les Beatles en tête) mais aussi une frange des musiques contemporaines, c’est un laboratoire qui permet de trouver de nouveaux sons, de bidouiller.

Cette liberté nouvelle s’est accrue à mesure que de nouvelles technologies ont fait leur apparition. Avec celle des synthétiseurs grand public et du protocole midi dans les années 1980, les musiciens ont pu se passer des instruments traditionnels. Aujourd’hui, grâce aux ordinateurs et à la démocratisation du matériel de studio, il est possible d’enregistrer un album dans sa chambre. Les musiciens ne sont donc plus dépendants des grands studios d’enregistrement, dont le fonctionnement est très coûteux.

Maisons de disques et qualité artistique : la difficile équation.

La raison d’être des maisons de disques est, premièrement, d’organiser les conditions matérielles liées à la musique enregistrée, du studio au pressage des disques en passant par la vente d’équipement d’écoute au grand public (TSF, phonographes, platines de lecture pour les vinyles et CD, enceintes). Elles vont rapidement se constituer un catalogue d’artistes afin de vendre les disques et le matériel audio qu’elles proposent. Avec les années, chaque maison de disques, au travers de différents labels, se spécialise dans différents courants musicaux. Certaines deviennent très célèbres, leur nom étant indissociable des musiques ou des artistes qu’elles ont portés, comme Blue Note pour le jazz ou la Motown pour la soul. Ces maisons de disques, au fonctionnement familial voire artisanal aux origines, se transforment peu à peu en grands conglomérats. Celles qu’on appelle aujourd’hui les majors ne sont plus que trois dans le monde – Universal Music, Warner Music, Sony-BMG, ceci étant le résultat de rachats et fusions successives.

Si le succès de certains artistes a fait leur fortune, beaucoup de maisons de disques ont tenté de le provoquer en recrutant des musiciens formatés pour vendre des disques. La pratique prend une ampleur sans précédent à partir des années 1990 avec la mode des girls band et des boys band, mais les maisons de disques fabriquaient déjà des vedettes au temps des yéyés pour attirer un nouveau public : les adolescents. L’opération ne réussit pas toujours et dès qu’ils ont cessé d’être rentables, ces artistes-produits ont souvent été jetés aux oubliettes de l’industrie. Il va sans dire que leur proposition artistique est faible, le seul but de l’opération consistant à surfer sur une mode pour faire le maximum de profit. À ce jeu, les artistes sont manipulés, entièrement soumis au bon vouloir de leur maison de disques. Rares sont ceux qui réussissent à mener une carrière après ça.

Pourtant, pour les vrais artistes – ceux ayant une proposition artistique – bénéficier du soutien d’une maison de disques est précieux. Cela leur permet souvent d’enregistrer dans de meilleures conditions et d’être mieux diffusés, notamment auprès des radios, ce qui leur assure une plus grande notoriété et de meilleurs revenus. Mais il est difficile pour un artiste d’échapper aux logiques de rentabilité et de conserver sa liberté. Les litiges autour de contrats parfois abusifs sont nombreux dans l’histoire de l’industrie, et la crise du disque depuis le début des années 2000 a amené les maisons de disques à remercier leurs artistes les moins rentables du moment, parfois en dépit de leurs succès précédents.

Gramophone © Africa Studio.

Gramophone © Africa Studio.

Autoproduction et labels indépendants : la voie alternative.

Face aux logiques imposées par les majors, beaucoup d’artistes revendiquent un retour à un environnement de travail sain et plus respectueux de leur fonctionnement. Ils rejoignent alors des labels indépendants, qui privilégient le travail de découverte et la diversité des styles musicaux, ou choisissent la voie de l’autoproduction. En France, un des premiers labels indépendants, Saravah, a été créé en 1965 par Pierre Barouh. Il privilégie les projets expérimentaux, le métissage, préfigurant la vague de la world music. Grâce à lui, beaucoup d’artistes pourront faire leur musique en marge des yéyés. Les labels indépendants sont aujourd’hui très nombreux. Beaucoup jouent le rôle de découvreur d’artistes ou œuvrent dans des niches musicales, comme certains styles de métal.

Même s’il était difficile pour les musiciens de s’autoproduire avant la démocratisation de l’informatique musicale, ce modèle était déjà prisé au sein du mouvement punk, dont la philosophie DIY (Do It Yourself) s’accordait mal avec l’emprise des maisons de disques sur les artistes. En s’affranchissant de tout intermédiaire, ces artistes veulent retrouver un rapport plus direct à leur public mais aussi maîtriser toutes les étapes de la fabrication de leur musique, de la création à la diffusion. Ils échappent ainsi aux velléités de formatage de l’industrie du disque mais doivent assumer le risque financier lié à un échec commercial. Cet affranchissement est facilité à partir des années 2000 grâce au développement de l’Internet. Cela permet au groupe de brit-pop Radiohead de proposer en téléchargement gratuit leur septième album, In Rainbows, directement sur leur site internet, prenant le contre-pied de l’industrie du disque qui n’avait pas compris l’importance de ce nouveau média pour la diffusion de la musique. Les plate-formes de financement participatif (MyMajorCompany, KissKissBankBank, Ulule) ou de téléchargement légal (Bandcamp, Qobuz, Musicme, Soundcloud) permettent aux artistes de reprendre le contrôle sur la diffusion de leur musique et impliquent le mélomane dans la production par le biais du don.

L’autoproduction implique parfois une volonté de la part de l’artiste de trouver des alternatives aux logiques néo-libérales. C’est le cas pour Batlik, auteur, compositeur et interprète français qui a fondé son propre label et se vante de son non- succès commercial. Il aurait, selon sa biographie, refusé par deux fois de signer avec un label. Cependant, quand l’autoproduction n’est pas transformée en choix éthique, il est courant que les artistes commencent ainsi leur carrière avant de rejoindre un label.

L’ère du choix.

Même si le nombre d’artistes en autoproduction augmente, l’existence des labels indépendants et des majors n’a pas été remise en cause. En revanche, la possibilité pour les artistes de faire le choix de rejoindre ou non un label contraint l’industrie du disque à revoir son mode de fonctionnement et permet l’émergence de modes de production et de diffusion pluriels. Petit à petit, la diversité reprend sa place, démontrant la vitalité d’un secteur sorti fragilisé de la crise du disque.

Bien sûr, il existe encore des succès mondiaux et des artistes formatés, mais Internet a aussi libéré le public du diktat de l’industrie. Alors qu’il devait, il y a vingt ans, acheter un disque pour pouvoir l’écouter et découvrait de nouveaux artistes par le biais des radios, les possibilités d’écoute gratuite (téléchargement illégal, streaming) renversent la dynamique, faisant de l’achat d’un disque un acte militant. Autre conséquence de la crise du disque, la vente seule ne permet pas de gagner de l’argent. La scène a donc pris une importance nouvelle, devenant la véritable source de revenus des artistes au détriment des maisons de disques, qui ne touchent aucun pourcentage sur les cachets.

Si le rapport de force semble donc être à nouveau en faveur des artistes, un équilibre reste à trouver car il est en réalité difficile pour eux de se passer entièrement des professionnels de la filière. En effet, même si tout artiste doit aujourd’hui, et ce même s’il est entouré d’une équipe, avoir des compétences en marketing, en communication et en management, la force de frappe des maisons de disques n’est pas à négliger. Les intérêts des artistes et des maisons de disques ne sont donc pas opposés mais convergent plutôt dans une relation d’interdépendance. À ce titre, le label Nø Format ! fait un travail atypique. Ce label indépendant a choisi une ligne éditoriale marquée, celle de la diversité et du métissage. Un système d’abonnement a été mis en place pour produire les albums de ses artistes. Il permet à l’auditeur de recevoir chez lui les disques parus au cours de l’année. Nø Format ! promeut ainsi la création et la juste rémunération des artistes tout en fidélisant un public de mélomanes curieux. Ce partage du goût du risque entre les artistes, leur public et le label est un bel exemple de ce que l’avenir nous réserve : un monde pluriel, métissé, où les initiatives de chacun trouvent un terrain d’expression ringardisant la pratique du formatage des artistes.

Photographie à la Une : Music © Jenny Sturm.

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