Un été à Osage county

Un été à Osage county © Dominique Pitoiset

Sublime dissolution.

Près de mille personnes attendant le début du spectacle, connaissant ou non le travail passé de Dominique Pitoiset, toutes conscientes de l’enjeu de cette soirée. Cette semaine c’est non seulement l’inauguration de la grande salle de Bonlieu, la Rolls Royce des théâtres en France, mais également le début de trois ans de résidence du metteur en scène et de sa compagnie à Annecy.

Il faut dire que Dominique Pitoiset est un maître de la scène contemporaine française. Il a été, entre autres, Directeur du Théâtre national de Dijon puis de celui de Bordeaux. Il a signé des œuvres à succès telles que Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee en 2008,  Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller en 2010 et nous propose, après un mois et demi de création dans la salle annécienne, Un été à Osage county, de Tracy Letts.
Carnet d’Art l’a rencontré et lui consacre un portrait dans son Numéro 04 – Le rire (à lire ici à partir de la page 52) et la première émission radio de la saison du Grand entretien (à écouter ici). Il débute l’interview en insistant sur le fait que la thématique la plus appropriée pour lui ne serait pas le rire mais la dissolution.
En avons-nous eu la confirmation hier ?

Une scène, sur laquelle on trouve la structure d’une maison sur un niveau avec deux chambres, un salon, une salle à manger et une cuisine. Ces espaces sont agencés avec des meubles en formica, des canapés en bois et en tissu. Comme l’impression qu’ici le temps s’est arrêté, qu’il manque quelque chose pour rester connecté au monde contemporain.
L’histoire se déroule en 2007, à Patouchka, dans les immenses plaines à bisons américaines.
Nous sommes plongés dans ce qui reste d’une Amérique encore enfermée dans son rêve de conquête, d’une utopie singulière cherchant à construire un monde neuf dans un lieu nettoyé par le génocide des amérindiens. Tracy Letts nous parle donc de la fin d’un monde.
Une mère et sa fille vivent dans cette maison perdue au milieu de l’Amérique, le père a disparu, la mère fume clopes sur clopes et se drogue aux décontractant musculaires et la fille est enfermée dans ce monde sans avenir.
On comprend vite que le père s’est suicidé, il a pris ses dispositions avant de partir et a engagé une gouvernante pour ne pas laisser la mère seule. La famille débarque donc dans la maison pour l’enterrement. Là commence une « danse des spectres », c’est une fatalité, tout est installé pour glisser vers un drame familial qui dépasse les protagonistes.

On connaît Dominique Pitoiset pour sa capacité à entrer véritablement dans l’univers de l’auteur auquel il s’attaque. Que ce soit dans Sauterelles de Biljana Srbljanović en 2006, ou dans Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand en 2013, il s’attache à nous livrer l’expérience de personnages qui ont prononcé ces mots et ont vécu cette vie à un moment de l’histoire du monde. Il ne s’enferme pas, comme beaucoup qui y restent prisonniers, dans une esthétique de metteur en scène qu’il use de création en création. C’est sans doute cette précieuse approche qui fait de lui un des très grands de la scène contemporaine.
Ici, pour Un été à Osage county il ne déroge pas à cette règle d’or. Le spectateur peut légitimement avoir l’impression d’être voyeur de la dramatique histoire de cette famille. Le jeu et la mise en scène sont tellement justes que l’on peut sentir le vent souffler sur l’herbe sèche des plaines américaines. Le rythme du spectacle est calqué sur celui des roses de Jéricho qui roulent dans les déserts des Westerns. La musique de Johnny Cash ou autres grands noms du country sont convoqués pour nous plonger dans ce monde en train de se déchirer qui se rattache à la légende d’une Amérique encore rêveuse.
Les acteurs sont formidables, saluons la prestation d’Annie Mercier qui incarne la mère (que l’on a pu voir l’année dernière dans Par les villages, de Peter Handke, mis en scène par Stanislas Nordey). La voix et la présence de cette femme s’imposent sur scène tel un bulldozer prêt à écraser tout ce qui se trouve sur son chemin. Elle présente une mère malade, addicte aux médicaments et grosse fumeuse. Un corps en décomposition qui n’est pas sans rappeler le monde dans lequel elle vit, sans doute dans le même état qu’elle.
Les acteurs sont justes, ils entrent tous sur scène avec une forte personnalité qui fait sens dans ce décor conçu sur mesure pour leur laisser une liberté qu’ils s’approprient. L’approche de jeu presque vieille école de Jean-François Lapalus ou Daniel Martin, la tension personnifiée de Caroline Proust ou Anne-Pascale Clairembourg, l’excentricité d’Anne Benoît, Marc Prin ou Valérie Lemaître, la beauté de la simplicité de Cathy Min Jung, la fraîcheur de Nicolas Luçon ou Itto Mehdaoui s’affrontent et se confrontent pour nous entraîner vers cette catastrophe inéluctable. Ils font jeu de tout, transcendent textes et espace et nous offrent de savoureux grands moments de théâtre, disputent, bordel organisé, dérapages des émotions… La déliquescence de cette famille est sans pitié, les vérités sont peu à peu lancées telles des couteaux aiguisés qui tranche à vif la psychologie de ces êtres humains ne cherchant qu’à s’extraire de leur condition. Ils partiront peu à peu de cet endroit déstructuré et destructeur, laissant seul cette mère qui tente encore de se rattacher à ce qu’elle a toujours connu.
L’émotion nous gagne, une envie d’applaudir, de se lever, de crier, de pleurer. L’injustice est insupportable et pourtant nous nous surprenons à aimer ça. Leurs rêves sont devenus un cauchemar, leur chair est écorchée, la notre doit recevoir cette cynique violence, on ne peut que rire pour s’échapper, évacuer le malaise et tenter de rendre supportable la fatalité de la situation. Être assis sur le fauteuil de cette nouvelle salle de Bonlieu est difficile parce que… oui c’est bien une pièce de la dissolution que nous propose là le metteur en scène.

« C’est ainsi que finit le monde, c’est ainsi que finit le monde, c’est ainsi que finit le monde, pas sur un bang mais sur un murmure. » T.S. Eliot, Les hommes creux.

Dominique Pitoiset nous offre un grand spectacle. Comme s’il entrait dans une nouvelle ère de son travail, il est juste, vrai et simple, il n’a plus besoin d’un décor et d’un rythme parfaitement contrôlé comme il en usait jusqu’à présent. Il laisse vivre ses acteurs, ses personnages, ses êtres humains et les place dans les starting blocks de la course qui les emmènera jusqu’à leur propre fin. Comme s’il se livrait lui-même en nous livrant cette partie de l’histoire du monde, nous assistons à un grand spectacle, par un grand metteur en scène, avec de grands acteurs, dans un grand théâtre. Tout y est. Bravo et merci !

La difficulté maintenant pour les prochains spectacles programmés dans la grande salle de Bonlieu sera donc de devoir occuper la scène au moins aussi bien que l’équipe que la Compagnie Pitoiset l’a fait.

© Photo : Dominique Pitoiset

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Antoine Guillot

Auteur / Metteur en scène / Comédien / La Compagnie Caravelle

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