Vincent Macaigne

Le furieux.

Il trace le chemin d’une quête de la beauté à travers un langage commun qui dit avec force, toutes les colères, les doutes, les peurs, les mélancolies mais aussi toutes les joies et tous les espoirs, afin de rêver à nouveau.

Est-ce que vous vous sentez dans une sorte de mouvance ?

Théâtralement, je ne suis pas sûr d’être dans une mouvance. Mon travail se situerait dans un théâtre d’avant-guerre avec la sensation qu’une explosion va arriver. Il est assez rare que je réussisse à entendre ce que je fais. Quand je travaille j’essaye de mettre de l’intime, de voir comment faire au mieux avec ce que je ressens sur le moment. Il faut ajuster ce que l’on a à dire. Je n’ai pas la notion du monde extérieur, du temps que l’on perd ou que l’on gagne, car le temps qui existe n’est que le temps où l’on est ensemble, où l’on parle le mieux.

Il y a un chemin que l’on doit faire, qui n’est pas artistique, qui est presque politique, celui de prendre la parole sur une scène. C’est ce que j’essaie de transmettre. Quelquefois, les gens peuvent oublier cela et se dire que je suis dans un genre de théâtre, alors que je n’ai pas cette impression. Je suis plutôt dans le questionnement de ce que l’on doit faire et de comment on peut le dire. Cela rend tout plus laborieux et rend le chemin plus compliqué, plus affectif, plus étrange. Les gens ont oublié que le temps de vie est du temps de vie. Je suis dans l’étonnement de ce qui arrive, dans celui de la parole et de ce que l’on ressent. Ce que cherchent les acteurs, c’est l’envie d’être au plus précis. Ce n’est pas à moi de les tirer, c’est plutôt à eux d’avoir envie d’être au plus juste avec ce qu’ils doivent faire.

Est-ce que l’on peut encore être dans un étonnement ?

Après la guerre, avec André Malraux, il y a eu un engouement vers le théâtre et le cinéma. Il y a une période où je pense que faire du théâtre était un rêve, les gens se mettaient alors à le construire. Rêver était comme une folie mais les choses se sont altérées. Maintenant, tout est professionnalisé et on est face à une situation qui n’est plus de l’ordre de l’art. C’est comme si l’on essayait de faire croire que l’art est un travail, alors qu’en fait non, on joue notre vie tout le temps. Je trouve cela un peu triste. À tout vouloir professionnaliser et à ne plus être dans l’étonnement de ce qui se passe, le système est en train de perdre et de tuer les artistes. Le théâtre est vivant et il est forcément une folie.

En quoi le théâtre serait-il une folie ?

Ce qui est fou, c’est de travailler autant pour si peu de gens. Faire un spectacle est de l’ordre de la mémoire et c’est cela qui est beau dans le théâtre. On ne travaille pas pour faire un spectacle, on travaille pour marquer les gens à l’endroit de leur mémoire, comme si le spectacle devait être un accident. On ne sait pas toujours très bien ce que l’on fait mais on doit être le plus précis pour créer au maximum cet accident tous ensemble. Cela a une très grande valeur car cet accident aura des échos. Le spectacle doit avoir un potentiel à devenir légendaire, sinon il est raté, car il n’y a que cela qui survit au théâtre. Faire un bon spectacle, ce n’est pas de faire vivre un bon moment aux gens, c’est créer un vrai moment, et ce serait dommage de ne le faire qu’à moitié. Je suis un peu énervé car je suis tout le temps ramené vers cela, comme si je voulais trop faire chier les gens.

On est souvent face à ce qui n’est pas très beau chez l’homme comme le pouvoir, le manque de curiosité et l’acceptation de la hiérarchie. Mon travail est à l’inverse, il n’y a pas de hiérarchie. Si quelqu’un me dit qu’il n’aime pas quelque chose, je vais retravailler.

En manque par Vincent Macaigne © Mathilda Olmi.

Le monde est-il en crise ?

En France, on ne peut pas créer de rêves car les gens ne veulent plus rêver, ils veulent simplement protéger leur pré carré. C’est un peu comme les débats politiques, c’est étonnant de voir la variation du plus raciste à celui qui l’est le moins, d’entendre parler de préservation d’un mode de vie, mais personne ne parle de construire quelque chose. Le problème est qu’il n’y a pas d’énergie donnée. Je pense que cela vient des gens en général, le problème c’est nous. Cependant, il y a toujours des personnes qui en aident d’autres et il y a toujours des gens généreux. Mais on ne devrait pas dire que c’est de la générosité, on devrait dire que l’on travaille et que l’on fait les choses ; on essaie, cela devrait être naturel. L’état du monde fait que les gens ont besoin d’être rassurés, tout le monde a peur de parler. Le monde a finalement toujours été en crise.

Est-ce que votre démarche est en dehors des normes ?

Les spectacles vont chercher les gens, mais on ne fait pas totalement confiance au théâtre, au cinéma ou à l’art en général. Tout est en partie lié à la politique et à la propre envie des responsables. Par le passé, on voit que les artistes ont pu être aidés mais c’est de moins en moins le cas. C’est comme un cancer, les gens se tuent tout seuls, ils se disent que si cela coûte de l’argent pour de la magie alors on l’enlève.

Je n’ai plus envie de faire du théâtre car il me semble que l’on supprime une partie de son ADN. Il me semble que l’on dit aux artistes pouvant faire des propositions en dehors d’un certain cadre de se calmer. Par exemple, on m’a déjà demandé de rembourser les rangs occultés par une partie de la scénographie. Je trouve cela assez intéressant au final, c’est comme s’il y avait deux façons de faire du théâtre et que l’on me demande de financer ce qui sort de l’ordinaire. Les artistes doivent combler les manques à gagner. Quand on arrive dans le hors norme, il y a une sorte de frontière que je ne connais pas, que je n’arrive pas à jauger.

Quelle est la place du rêve ?

Si on remet en cause le rêve alors rien n’existe. Pour faire quelque chose de grand, il faut que les gens soient motivés et comprennent pourquoi il est important de faire au mieux. Il ne s’agit pas de bien jouer mais d’être dans l’émotion du moment ; ce n’est pas parce qu’une scène est triste qu’il faut pleurer. Cela ne peut pas être compris mais doit être vécu. Même si certaines situations peuvent devenir absurdes, dans un groupe, je ne suis pas un enfant capricieux, je suis en train de travailler comme les autres. Contrairement aux idées reçues, je ne suis pas très dur mais je peux être très déçu humainement parlant et vivre des situations extrêmes. Dans mes spectacles, si les acteurs ne sont pas au bon endroit, le temps de la représentation va seulement être violent pour eux.

Durant le travail, cela ne m’intéresse pas que l’on me donne du temps, je n’en ai pas envie. Si l’on commence à tout comptabiliser, on bascule dans un monde libéral où c’est à celui qui fait le mieux son boulot. On a de plus en plus de mal à croire en nos rêves, on rentre dans des cases du système, mais c’est nous qui mettons tout cela en place. Alors on doit continuer à construire des projets par conviction en restant dans un état d’esprit où l’on construit ensemble en se donnant les moyens de faire. Dans le collectif, tout le monde doit donner son énergie pour la même chose et son amour au même endroit.

Ce n’est pas normal de bosser comme un fou, mais c’est normal de rêver. Je trouve que l’état ambiant est dur. Quand je vois les débats politiques, je me dis que tout est évidemment compliqué. Un politicien qui commencerait à parler de rêves se ferait démonter tout de suite. Je ne suis pas sûr que les gens l’entendent. Intimement, je pense que tout le monde est en train de se recroqueviller.

En ce moment, je n’ai pas beaucoup d’espoir. L’état de crise, c’est la perte d’espoir que l’on puisse faire un monde meilleur pour nos enfants.

Idiot ! parce que nous aurions dû nous aimer par Vincent Macaigne © Samuel Rubio.

Que pensez-vous de la place des théâtres dans la cité ?

Les théâtres ont été créés pour être enfermés. Ces lieux ne sont pas assez ouverts au gens. Ils devraient être comme des églises, ouverts presque tout le temps, avec des spectacles, de l’art contemporain, qu’ils soient des lieux de mouvement total et permanent.

Le théâtre est-il fait pour une certaine frange de la population ?

Beaucoup de jeunes assistent à mes spectacles mais je vois aussi d’autres propositions complètement mortifères, qui ne transmettent pas d’énergie, et en ce sens je ne vois pas comment cela inciterait les gens à aller au théâtre.

Il y a des metteurs en scène qui donnent des rendez-vous sur une bonne facture de théâtre, qui véhiculent une pensée rassurante à un endroit précis. Cela ne me correspond pas et je comprends mieux, par exemple, Claude Régy dans son geste, dans la précision et dans la forme de force de vie. Maintenant, on tend à vouloir de bons directeurs artistiques, on ne veut plus des gens imparfaits qui cherchent et qui tombent.

Photographie à la Une © Agathe Poupeney / PhotoScene.fr.

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