887

Ah, Robert.

Que l’on aime ou pas le travail de Lepage, il est singulier par son approche scénique. Devant une de ses pièces, on est embarqués dans une intimité spectaculaire. Les critiques parisiennes sont dithyrambiques, le metteur en scène sillonne le monde entier et le monde entier reconnaît l’universalité de ses créations.

Le dispositif qui entoure ce grand monsieur peut faire penser qu’il est un peu le Madona du théâtre contemporain. Il lui faut du coca 0… Nous ne pouvons pas le rencontrer plus de quinze minutes… Et pourtant… Pourtant nous croisons un homme d’une simplicité et d’une sincérité hors norme. Suite à notre rencontre avec lui nous pourrions presque être prêts à détourner le retour sur le spectacle… Dans ce cadre, nous appellerons affectueusement Robert Lepage, Bob.

887 est difficile à décrire. Une maquette de plus de deux mètres de haut, représentant l’immeuble de son enfance, dispositif tournant, nous offrant tour à tour l’intérieur de son appartement, sa cuisine, sa bibliothèque, le taxi de son père… Et ces fenêtres qui s’ouvrent sur la vie des protagonistes… Lepage est seul en scène, il est pourtant accompagné des dizaines de personnages qui font son histoire, qui font l’Histoire. C’est bien là l’enjeu de son propos, « Ce sont les petites histoires qui font la grande Histoire ». Comment vivre avec le passé ? De quoi se souvenir ? Faut-il, d’ailleurs, hiérarchiser ces souvenirs ?

Pourtant résolument tourné vers l’avenir, Bob prend le pari risqué de nous parler de sa vie, ou plutôt de celle de son père. L’ancrant dans le contexte géopolitique et social du Québec des années 60-70, il part véritablement de ces petites histoires presque anodines, généralement en lien avec l’Histoire et se défini ainsi, petit à petit, lui-même.
On ne peut pas dire qu’il nous livre une performance d’acteur, il s’agit d’une performance technique à coup sûr… et encore. Nous avons connu Bob nous embarquant dans des univers poétiques, presque politiques et complètement magiques de par l’utilisation faite de la lumière, de la vidéo et des éléments de décors. Que ce soit dans Le projet Andersen ou La face cachée de la lune, il y a une notion de théâtre totale, de popularisation sans vulgarisation, un engagement politique sous jacent, un rapport cinématographique ahurissant…

Évidemment, il rempli son contrat et garde un fin et juste équilibre entre expérimentation et popularisation et oscille avec brio entre intimité et spectaculaire… mais on pourrait penser que cela s’épuise et se vide de sens rapidement. Sans doute parce que ces anecdotes, malgré tout restent anecdotes, parce que nous savons évidemment que la grande Histoire influe sur notre histoire personnelle, et donc, forcément, que l’inverse joue aussi dans l’ordre du monde. Peut-être le sujet est-il simpliste…
Il manque de piquant, sans doute de politique, malgré la finesse de l’intrusion de cette notion par le poème Speak White de Michèle Lalonde. Il manque d’une véritable et prenante présence scénique, il manque presque de justification à ces « trucs » spectaculaires qui nous sont livrés.

Bob se souvient… moi aussi je me souviens de lui lorsqu’il était moins vieux et qu’il ne nous livrait pas encore de spectacle un peu mou et attendu, reposé sur ses acquis fondamentaux.

Sans rancœur, juste un peu de déception, nous attendons le prochain rendez-vous avec impatience, en attendant, pour nous consoler, lisons Speak White ensemble avant de lire ses réponses à nos questions :

« Speak white !
Il est si beau de vous entendre
Parler de Paradise Lost
Ou du profil gracieux et anonyme qui tremble dans les sonnets de Shakespeare

Nous sommes un peuple inculte et bègue
Mais ne sommes pas sourds au génie d’une langue
Parlez avec l’accent de Milton et Byron et Shelley et Keats
Speak white !
Et pardonnez-nous de n’avoir pour réponse
Que les chants rauques de nos ancêtres
Et le chagrin de Nelligan

Speak white !
Parlez de choses et d’autres
Parlez-nous de la Grande Charte
Ou du monument à Lincoln
Du charme gris de la Tamise
De l’eau rose du Potomac
Parlez-nous de vos traditions
Nous sommes un peuple peu brillant
Mais fort capable d’apprécier
Toute l’importance des crumpets
Ou du Boston Tea Party

Mais quand vous really speak white
Quand vous get down to brass tacks

Pour parler du gracious living
Et parler du standard de vie
Et de la Grande Société
Un peu plus fort alors speak white
Haussez vos voix de contremaîtres
Nous sommes un peu durs d’oreille
Nous vivons trop près des machines
Et n’entendons que notre souffle au-dessus des outils

Speak white and loud !
Qu’on vous entende
De Saint-Henri à Saint-Domingue
Oui quelle admirable langue
Pour embaucher
Donner des ordres
Fixer l’heure de la mort à l’ouvrage
Et de la pause qui rafraîchit
Et ravigote le dollar

Speak white !
Tell us that God is a great big shot
And that we’re paid to trust him
Speak white !
Parlez-nous production, profits et pourcentages
Speak white!
C’est une langue riche
Pour acheter
Mais pour se vendre
Mais pour se vendre à perte d’âme
Mais pour se vendre

Ah! Speak white !
Big deal
Mais pour vous dire
L’éternité d’un jour de grève
Pour raconter
Une vie de peuple-concierge
Mais pour rentrer chez nous le soir
A l’heure où le soleil s’en vient crever au-dessus des ruelles
Mais pour vous dire oui que le soleil se couche oui
Chaque jour de nos vies à l’est de vos empires
Rien ne vaut une langue à jurons
Notre parlure pas très propre
Tachée de cambouis et d’huile

Speak white !
Soyez à l’aise dans vos mots
Nous sommes un peuple rancunier

Mais ne reprochons à personne
D’avoir le monopole
De la correction de langage

Dans la langue douce de Shakespeare
Avec l’accent de Longfellow
Parlez un français pur et atrocement blanc
Comme au Viêt-Nam au Congo
Parlez un allemand impeccable
Une étoile jaune entre les dents
Parlez russe, parlez rappel à l’ordre, parlez répression
Speak white !
C’est une langue universelle
Nous sommes nés pour la comprendre
Avec ses mots lacrymogènes
Avec ses mots matraques

Speak white !
Tell us again about Freedom and Democracy
Nous savons que liberté est un mot noir
Comme la misère est nègre
Et comme le sang se mêle à la poussière des rues d’Alger ou de Little Rock

Speak white!
De Westminster à Washington, relayez-vous !
Speak white comme à Wall Street
White comme à Watts
Be civilized
Et comprenez notre parler de circonstance
Quand vous nous demandez poliment
How do you do ?
Et nous entendez vous répondre
We’re doing all right
We’re doing fine
We are not alone

Nous savons que nous ne sommes pas seuls »

Rencontre avec Robert Lepage.
Carnet d’Art :

Pouvez-vous nous faire votre « viande froide » ?

Robert Lepage :

Le temps de verbe de mon spectacle est le passé. C’est le même temps de verbe pour les viandes froides, c’est difficile car je me projette beaucoup dans l’avenir, je ne ressasse pas ce qu’il s’est passé.

Carnet d’Art :

Dans l’axe que vous prenez dans 887 vous vous confrontez à une histoire et des propos qui sont très intimes, plongés dans ce spectaculaire et ces dispositifs scéniques grandioses il n’y a pas une volonté de marquer votre parcours avec ce spectacle ?

Robert Lepage :

Dans ce spectacle j’invente toute cette histoire de viande froide, mais je ne suis pas obsédé de savoir comment les gens vont se souvenir de moi, ça ne me préoccupe absolument pas, je suis même un peu négligeant, je m’attache toujours au prochain évènement. Je m’inspire beaucoup de ma vie personnelle pour raconter des histoires, mais ce que les gens pensent de moi ou vont dire de moi, ne me préoccupe pas. J’espère qu’il y aura une suite à mon travail, que certaines personnes seront assez intéressées pour le perpétuer. Depuis plusieurs années j’essaie de comprendre comment créer un théâtre qui n’est pas uniquement basé sur le texte, pour moi le texte est aussi important que la vidéo, la scénographie ou la musique ainsi que la chorégraphie dans certains cas. C’est une mentalité et une façon de procéder que j’ai développé à ma manière à travers les années et j’espère que ça va continuer, j’espère que ça va me survivre, beaucoup plus que les traces de mes spectacles.

Carnet d’Art :

On pourrait dire que c’est très prétentieux de penser que votre histoire personnelle peut nous intéresser ?

Robert Lepage :

Une histoire personnelle peut être très narcissique et très prétentieuse, ça dépend de comment on la raconte, il faut le faire avec beaucoup de pudeur, je ne raconte pas beaucoup de choses sur moi, je parle beaucoup plus de mon père. Dans 887, le personnage principal qui subit, celui qui vit les paradoxes, c’est mon père, moi je ne suis qu’observateur. Je suis le petit garçon qui voit les choses, qui ne comprend pas trop les enjeux politiques, qui ne comprend pas trop les enjeux sociologiques de tout ce qui se passe au Québec à ce moment-là, mais qui est un observateur privilégié et qui voit son père qui vit toutes les contradictions de son peuple. Dans le spectacle c’est un prétexte pour parler de lui. Je ne me livre pas beaucoup et ne raconte pas vraiment mon enfance. J’aurais des choses beaucoup plus graves ou personnelles à dire, mais je ne pense pas que ça intéresserait vraiment les gens, ce qui intéresse c’est de raconter une histoire avec un petit h pour amener les gens à comprendre l’Histoire avec un grand H.

Carnet d’Art :

On peut considérer que Speak white est l’intrusion d’une pointe politique dans cette histoire ?

Robert Lepage :

Oui, le positionnement ou l’implication sociale ou politique ce n’est pas qu’une opinion qu’on se fait quand on est adulte, ça a des racines et c’était important pour moi. Aujourd’hui, on parle d’indépendance du Québec, on parle de nationalisme mais les gens ne se souviennent pas d’où ça vient, ils ne se souviennent pas que c’était d’abord une lutte de classe. Ce n’était pas un conflit entre les anglais et les français, c’était vraiment les gens qui étaient exploités, c’est universel, les gens ont oubliés que les racines du mouvement souverainiste au Québec. Les gens donnent toutes sortes d’arguments et les gens réinventent un peu  l’histoire, c’est important de faire des exercices de mémoire et de retourner à l’époque ou le général De Gaulle disait « vive le Québec libre » ça a bouleversé beaucoup de chose. Si je me positionne politiquement c’est qu’il y a des raisons très spécifiques qui sont liées à mon adolescence et à mon enfance et je trouve que c’est important.

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Antoine Guillot

Directeur de Publication / Auteur / Metteur en scène

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