Anis Benhallak

Le libre

En quête de liberté, encore et toujours insatisfait, il est inclassable et vit sa vie à l’image de ce qu’est sa musique. Musicien hors pair rencontré dans son studio parisien, entre deux avions, il nous livre l’intimité de ce qui le compose et de comment il compose.

De quelle manière avez-vous commencé la musique ?

Je suis né à Chelghoum Laïd, un tout petit village de l’Est de l’Algérie. À cette époque-là on entendait de la musique un peu partout dans les petits villages. Les fêtes et les mariages ne se faisaient pas dans des salles comme maintenant, c’était en plein air, dans les rues, sur les terrasses et tout le monde était invité ; il y avait des groupes de musique traditionnelle, de raï, chacun prenait un instrument et jouait, pas de protocole.

J’avais deux cousins qui jouaient de la guitare. Cela me faisait rêver et c’est ce qui m’a donné envie d’en faire. Presque tout le monde avait une petite guitare à la maison ; c’est un instrument accessible avec peu d’argent. Mon histoire avec ma première guitare est assez drôle. Juste à coté de notre ancien appartement, il y avait une boutique de location de cassettes VHS et accrochée au mur de cette boutique se trouvait une petite guitare. Un jour je prends mon courage à deux mains et je demande au vendeur, qui était mon voisin, de me la prêter et bingo il accepte. Je rentre tout content à la maison et je commence à jouer ou plutôt à faire semblant de jouer. Je devais avoir onze ou douze ans, petit à petit j’ai appris quelques accords et quelques riffs en demandant aux musiciens du quartier et en les regardant jouer, on apprend beaucoup assis dans son coin.

J’ai continué à faire de la guitare sans jamais m’en lasser même étant étudiant. Ma grande sœur Myriam qui vivait en France me ramenait des partitions, des cours, des cassettes et des cordes de guitare aussi. J’écoutais beaucoup de musiques très variées : raï, blues, rock et musique traditionnelle. Je grattais, j’essayais, je décortiquais les mélodies, j’allais voir des musiciens pour qu’ils m’apprennent des choses. C’était dans les années 90, les années du terrorisme, tout commençait à s’éteindre à petit feu, les maisons de jeunes, les écoles, les conservatoires, les théâtres, tout fermait. J’étais donc obligé d’apprendre tout seul. Puis un jour je tombe sur l’album Kind of Blue de Miles Davis et Passion, Grace & Fire de Paco de Lucía, John McLaughlin et Al Di Meola. C’est là que j’ai eu le coup de foudre pour le jazz et l’improvisation. L’improvisation est comme une sorte de lâcher-prise cadré qui repose sur des connaissances musicales. Ce jour-là j’ai compris que ce qui tue la musique, et le jazz en particulier, c’est de la rendre trop scolaire, trop élitiste alors que le jazz est une musique populaire où l’on peut se lâcher.

Vous êtes arrivé en France dans les années 2000, que se passait-il pour vous à cette période ?

Je suis arrivé à Toulouse en touriste mais je savais que j’allais rester, pour moi la France était l’équivalent du rêve américain. Ce n’était plus possible de faire de la musique ou carrément de l’art à cette période en Algérie à cause du terrorisme. On ne pouvait plus voyager la guitare au dos ce qui rendait les tournées quasi impossible. On risquait tout le temps de tomber sur des terroristes, pour aller d’un point A à un point B on faisait énormément de détours pour éviter les endroits où les terroristes étaient implantés.

Un jour en rentrant d’un concert qui s’était terminé assez tard dans la nuit, il devait être minuit, et à l’époque sortir à cette heure-ci était vraiment dangereux, je me fais braquer par deux personnes armées qui pensaient que l’étui à guitare que j’avais sur le dos contenait une arme. À ce moment-là je me suis dit que tout était fini pour moi, que j’allais me faire tuer dans la rue. En fait c’était des policiers. Je leur ai montré ce que contenait mon étui et il m’ont passé un savon avant de me laisser partir. C’est là que je me suis dit qu’il n’était plus possible de vivre mon rêve en Algérie et qu’il fallait que je parte.

En fait au début, la musique a été un refuge parce que je n’avais rien d’autre à faire ou plutôt il n’y avait rien à faire dans mon village ; je me suis laissé attraper par la musique et elle a guidé ma vie. En arrivant en France j’ai rencontré plein de musiciens, à Toulouse d’abord, puis à Strasbourg, je jouais déjà beaucoup. Je faisais des études de musicologie en parallèle. Puis, quand je suis arrivé à Paris, je suis rentré au conservatoire. J’ai fait beaucoup de scènes et de tournées. J’avais plutôt un bon niveau donc j’ai très vite joué à l’international en faisant des remplacements et en construisant petit à petit un réseau solide.

Comment passe-t-on de musicien pour les autres, en groupe, à la composition d’un album personnel et à celle de musiques pour des films ?

Je n’avais jamais pensé à faire de la musique de film. J’ai commencé avec celui de ma femme, Rim Laredj, qui était tourné à Alger, puis d’autres réalisateurs m’ont contacté pour des longs et courts métrages. J’ai toujours aimé regarder des films et des séries et faire de la musique de film est vraiment une pratique que j’adore. Pour mes albums c’était une sorte de voyage, d’expérience. Je ne voulais pas m’ancrer dans une musique simplement jazz ou orientale. Je ne veux pas raconter l’histoire d’une mission pour construire un pont entre deux cultures, je ne suis ni maçon ni architecte, pour moi il n’y a pas de pont à créer, il est déjà là. Il y a des murs qui n’existent pas mais que l’on imagine ou que l’on crée souvent, je parle surtout dans l’art. Les cultures se croisent et s’influencent, c’est ainsi depuis toujours. Je veux faire une musique, aux influences diverses, qui m’appartienne, c’est un besoin de liberté, d’évasion, de recherche et aussi d’exploration. Quand on est musicien dans un groupe c’est diffèrent parce que l’on joue une musique qui ne nous appartient pas au sens propre du terme. D’autant plus si c’est un projet où l’on n’intervient pas autant que l’on pourrait le souhaiter. C’est de ce besoin de liberté que vient mon premier album. Il est une partie de mon parcours, de ma vie et des gens que j’ai rencontrés.

Anis Benhallak © Rim Laredj.

Souffrez-vous des étiquettes qui vous sont attribuées ?

Je ne suis pas le premier à abolir les frontières. Les gens se repèrent à ce qu’ils connaissent, c’est normal. Il y a beaucoup de gens dont j’étais fan, que je regardais à la télévision, que j’admirais énormément et qui jouent maintenant avec moi. C’était ça la magie de Paris à l’époque. On ne peut pas sortir des cases dans lesquelles on nous met, pour certains je suis trop « jazz » et pour d’autres je suis trop « world music ». Mettre la musique dans une case n’a pas de sens, elle est faite pour être libre et pour pouvoir s’évader. Je ne veux pas être dans une case donc cette situation est cohérente. En fait je crois que je suis en train de créer un style qui n’existe pas. C’est un langage, mon langage. Il s’inscrit dans la musique maghrébine et orientale, le jazz, la pop, le rock. Tout cela est harmonieux et s’emboite facilement. Je prends ce que je veux où je veux.

Est-ce que votre musique serait comme une utopie en réaction au monde qui nous entoure ?

Sans le vouloir ma musique est très politique. Il n’y a pas de paroles, ce qui rend la chose encore plus difficile ou plus facile tout dépend ; avec des paroles, c’est plus direct pour se faire comprendre. Je fais de la musique instrumentale, c’est un instrument qui parle pour moi. Chaque auditeur comprend à sa manière. Il peut donc politiser ma musique ou pas, sa réception lui appartient. Mon prochain album est assez politisé, il parle du monde dans lequel on vit. On m’a dit une fois que la musique sans paroles n’est pas vraiment de la musique. C’est terrible d’entendre cela à notre époque car c’est justement plus compliqué de faire passer un message avec des instruments seuls. Quand on écoute mes morceaux et qu’on lit le titre, mon message se comprend. Par exemple j’ai un morceau qui s’appelle Breakfast in Damascus, je l’ai composé à Damas quelques mois avant la guerre et mon prochain album s’appelle Apes theater (Le théâtre des singes). Quand j’écris un titre il est à visée politique.

De quelle manière composez-vous votre musique ?

Dans la musique on a trois parties fondamentales : le rythme, la mélodie et l’harmonie. Le rythme est en relation directe avec le cœur de l’auditeur ou du musicien aussi, c’est ce qui le fait danser, bouger ou courir, plus lentement ou plus rapidement. L’harmonie, pour moi, parle plus au cerveau, c’est moins perceptible que le rythme ou la mélodie, mais c’est ce qui donne vraiment la couleur de ton morceau ou de ta chanson. Elle peut tout changer et la palette est énorme. La mélodie touche le cœur en lui transmettant une conscience, une réflexion et un questionnement. En général je commence mes compositions par l’harmonie ou la basse, après j’enchaine avec la mélodie.

Aujourd’hui je pense que l’inspiration est tout le temps là ou pas très loin en tous cas, il faut juste être à son écoute et prêt à recevoir ce qu’elle nous offre. En général un musicien pense tout en musique, quand il dort, quand il fait ses courses, quand il mange, tout le temps. Il faut comprendre que la musique est mathématique comme tout ce qui nous entoure. Cette vision très scientifique n’enlève rien à la beauté de la musique parce qu’évidemment il y a aussi des influences culturelles, du ressenti, de l’imagination, de l’âme et du vécu. Avoir un bagage technique aide et fait avancer plus vite. À chaque étape de l’écriture j’ajoute ou j’enlève des choses mais elle est assez rapide. Je me surprends encore en faisant mes créations. Chaque instrument amène quelque chose de différent. J’adore prendre des risques en écriture, avec l’harmonie et même avec la mélodie. J’évite d’être conventionnel dans ma musique. Je crée la façon dont je veux faire parler les instruments. Le bonheur qui est transmis est extraordinaire. Très souvent quand je compose j’ai des images en tête, d’où mon attirance pour la musique de film sans doute.

L’homme est un nomade, il aura toujours envie d’aller voir de l’autre coté de la colline. Je suis convaincu d’une chose c’est que le talent n’existe pas. Le talent c’est avoir l’envie d’exceller dans quelque chose, de se surpasser intellectuellement ou physiquement que ce soit dans l’art, le sport ou autre chose, et cela nécessite beaucoup de travail, de rigueur et d’amour aussi, beaucoup d’amour. On ne se réveille pas un beau matin champion de judo ou soliste à l’Orchestre Philarmonique de Vienne. Il faut surtout aimer ce que l’on fait parce que tout ce qui est fait avec amour donne de l’amour. C’est une quête éternelle évidemment parce que l’on n’est jamais satisfait de ce que l’on fait, de ce que l’on produit, sinon on arrêterait de créer. Un artiste satisfait n’existe pas et c’est ça la magie.

Image à la Une © Merrick Winter.

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Antoine Guillot

Directeur de Publication / Auteur / Metteur en scène

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