Braises

Cette musique me reste dans la tête. Je ferme les yeux et n’arrive pas à me détacher du regard de ces femmes. Elles restent belles. J’y pense et sens mon corps se plonger dans l’émotion encore intacte de la fin de ce spectacle.

Trois femmes ; deux sœurs et leur mère. La confrontation violente des cultures. On connaissait le problème de cette génération née en France, éduquée dans une famille déracinée d’une culture, d’une histoire, d’un pays différent. Comment trouver sa place entre la confrontation violente de deux cultures auxquelles nous devrions toutes deux nous identifier ? Comment faire le choix entre le respect d’un corps qui ne nous appartient pas totalement et l’émancipation sexuelle naturelle de l’adolescence dans les pays occidentaux ?

Cette histoire se déroule sous nos yeux durant une heure et nous sommes embarqués dans ce tourbillon presque fatal. Une histoire de destins. Celui de cette fille interprétée par Manon Allouch, qui se sent française avant tout ; celui interprété par Leila Anis, qui subit les conséquences de choix de vie de sa sœur et ne veut pas lutter contre ça au détriment de la culture de ses parents ; et celui sublimé par Aïni Iften, comédienne hors pair qui, avec toute la bonne volonté du monde, doit accuser les violents échos de l’éducation qu’elle a voulu offrir à ces enfants.

La justesse de la plume de Catherine Verlaguet ne peut que séduire. Il est important de souligner la finesse du propos, loin des clichés, facilités et jeux de mots mal placés ou autres jeux de petits esprits majoritaires en Avignon. Le discours est clair, précis, et prend largement la mesure de l’enjeu pour notre société française contemporaine. Il est (presque) impartial et tente de nous offrir ce récit de femmes se débattant pour ne pas se noyer dans la situation dans laquelle elles sont plongées. Nous assistons impuissants à une véritable tragédie en prise directe avec l’actualité. C’est bouleversant.

La mise en scène est simple, un canapé, un mur de fond de scène qui sait évoluer au fil des tensions tissées entre les deux sœurs et un miroir. Celui-ci est en réalité un reflet vidéo décalé de la réalité de Neïma qui se prépare pour son mariage. Nous touchons là aux quelques légères coquetteries du metteur en scène. Ce miroir qui n’en est pas un est presque superflu, la liberté de Manon Allouch dans la salle, auprès du public, n’est pas nécessaire, la danse des trois femmes annonçant un changement de rapport à la scène pour elles comédiennes et nous public est superficielle. Nous comprenons évidemment rapidement ces codes, ces signaux et leurs significations mais n’en avons pas besoin. Comme l’impression que les ficelles sont trop grosses, ces « gadgets », ces « trucs » de mise en scène n’ont pas leur place ici. Et si tout cela n’est pas nécessaire c’est bien parce que le tour de force de Philippe Boronad réside en la confiance qu’il accorde aux comédiennes et peuvent alors déployer toute leur âme, toute leur force dans ce parcours qu’il leur a dessiné.

Cette création est un spectacle à voir, un des coups de cœurs de ce cru 2015 d’Avignon, il porte une parole nécessaire à entendre aujourd’hui, sublimée par des comédiennes s’emparant d’une liberté et d’une profondeur rare lorsqu’il s’agit d’aborder ce sujet.

Vu deux fois à La Manufacture, pleuré deux fois lorsque les lumières se rallument sur le salut final.

On souhaite à cette belle équipe une grande tournée pour les saisons à venir. Elle le mérite et nous, français, le méritons aussi et en avons un besoin vital.

Merci et longue route à Boronad, Verlaguet, Allouch, Anis, Iften et l’équipe technique qui s’engouffre dans une belle esthétique !

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Antoine Guillot

Directeur de Publication / Auteur / Metteur en scène

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