Carmen – Une fable contemporaine

Par amour (de la liberté).

Texte & Mise en scène de Lucie Digout, avec Lucie Digout, Jade Fortineau, Julie Julien, Maxime Le Gac-Olanié, Charles Van de Vyver et (en alternance) Emmanuel Besnault et Solal Forte.

Carmen a huit ans, parcourt des doigts les fleurs d’une nappe en plastique sous les mots durs de sa mère. Carmen à neuf ans, sa mère un coup dans le nez. Carmen veut nager vers l’Afrique, Carmen embrasse sous la mer. Carmen a vingt ans, un fiancé, un ami, une mobylette pour s’enfuir et tout recommencer. Carmen a trente ans, la vie devant elle, et son passé coincé dans la gorge. Carmen a cent-quarante-deux ans, de nouvelles rides cachées sous sa peau d’enfant, qui parle d’amour et de liberté, de blessures à demi-mots piochées dans un siècle nouveau.

Sur scène un vélo, des fleurs un escabeau, une table, quelques chaises, un imposant tableau ; le portrait de maman, la mère qui fut fille et Carmen à son tour. Lente procession, à quelques mètres à peine des spectateurs groupés dans la petite salle du théâtre de Belleville, « Merci d’être venu » nous dit-on, une heure et demi avant qu’’à notre tour nous remercions la petite troupe de nous avoir accueilli dans son jeu.

Carmen – Une fable contemporaine © Lucie Digout.

Cette nouvelle Carmen a le verbe fort, acidulé, tendre et touchant, impertinent, drôle ou pathétique. La salle rit, souvent, entre deux sanglots humides. Les comédiens et comédiennes servent leurs personnages avec délicatesse ou exubérance, capturent avec justesse l’enthousiasme des jeunes années, le tragique des rêves amoindris dont subsiste l’écho chéri dans une lettre jaunissante et le visage d’une enfant, l’assurance de la beauté qui se sait reconnue.

Bien sûr les moyens ne sont pas ceux de ces mammouths inamovibles, les costumes baillent aux entournures ; lorsque la neige tombe, c’est tout un mécanisme de papier qui s’agite sous nos yeux mais qu’importe, tant mieux même : débarrassé du doute l’artifice devient crédible et la magie l’emporte, cette magie de grenier dont on tisse des récits vivants comme des rêves. Point de dénuement pour autant, mais une créativité pratique et luxuriante, qui fait des balcons hauts de six marches, des ateliers tendus de bâches sur fond de tissus peints, des peintres sans peinture mais pétris de talent, tout le talent que l’imagination porte poussée par les mots, les gestes, la musique et les visages.

L’honnêteté m’oblige, non loin du terme de ce papier, à confesser que ce spectacle fut l’occasion de retrouvailles, d’une redécouverte non seulement d’un art du théâtre qui se perd souvent – malheureusement – lorsqu’il s’installe dans la notoriété, mais aussi d’une amie rencontrée à l’âge où les Carmen prennent l’ampleur de leurs ailes. Alors peut-être, peut-être je dis bien, que cette critique mérite un contrepoint. Mais après tout, n’en méritent-elles pas toutes plusieurs ? C’est donc en critique critiquable que je conclus de mots empruntés à la scène :

« […] c’est là notre mission, dénicher les artistes là où ils sont, faire sortir ces gobeurs d’étoiles de leur terrier, pour vous les offrir, à vous, en avant-première, avant que le monde entier ne se les arrache et qu’ils finissent en jouets de la communication et du consumérisme culturel de masse. »

Photographie à la Une © Lucie Digout.

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