Danser les ombres

Danser les ombres

Laurent Gaudé ressuscite les morts au sein de ses pages.

Parce qu’il faut continuer à vivre. Parce qu’il y a un avant et un après. Parce que c’est la même catastrophe qui nous traverse et nous unit. Parce qu’on peut choisir de s’isoler ou de se rassembler.

C’est de cela dont parle le dernier roman de Laurent Gaudé, Danser les ombres, sorti le même jour que Soumission de Michel Houellebecq, quelques heures, comme lui, avant la tuerie qui a décimé la rédaction de Charlie Hebdo en pleine réunion, même si c’est une autre catastrophe, le séisme vécu par les Haïtiens le 12 janvier 2010, qui est relatée.

Hommage à un peuple libre et debout malgré les malheurs qui semblent toujours le trouver.

« Qui dira la grandeur de ces hommes de rien, de ces silhouettes inconnues qui ont aidé cette nuit-là, et partout ailleurs dans les rues de Port-au-Prince, partout où il y avait des maisons écroulées qu’il fallait fouiller des mains ? Qui racontera ces héros qui avaient eux-mêmes perdu des proches, qui étaient au bord de l’épuisement, mais qui ont cherché encore et encore, crachant sur leur propre peur ? Qui dira leur colère, car c’est la colère qui les animait. »

Toute une ville est à la rue, en deuil. La terre s’est ouverte, les failles divisent les rues, engloutissent les vivants, recrachent leur cortège de morts, surpris dans leur va-et-vient quotidien, surpris en pleine vie par la colère de la terre qui frappe aveuglément, qui ne se soucie pas de l’âge ou de l’innocence de ses victimes. Comment mourir alors qu’on n’a pas fini de vivre ?

Rien n’aurait pu permettre d’annoncer ce qui allait se passer. Les personnages de Laurent Gaudé, ces hommes et ces femmes, jeunes ou vieux, libertaires ou tortionnaire du temps de la dictature de Duvalier, en quête de liberté, de plaisirs simples, ces personnages se frayaient un chemin dans les rues de Port-au-Prince et dans leur propre vie, tentant de donner sens à l’absurdité de l’existence, guidés par la peur ou par l’espoir. Un évènement que certains attribuent au hasard, d’autres à la fatalité qui s’acharne, modifie à jamais leurs trajectoires. Ils en mourront ou survivront, toute possibilité de joie engloutie.

L’écriture de Laurent Gaudé, fluide et épique, explore les méandres de la tragédie humaine avec tendresse. Mué par son désir de « faire retentir le cri de ceux qui ont disparu sans avoir pu le pousser. Parce qu’ils sont morts trop tôt. Ou trop brutalement.», il dresse un portrait émouvant du peuple haïtien. Sans se prêter à la facilité de l’anecdotique, l’écrivain transforme un événement historique en une fable fantastique où l’amitié et le rire sont plus forts que la terreur. Dans un style rythmé par des phrases courtes et simples, il trouve les mots qui permettent au lecteur de se plonger dans cet ailleurs, si loin de nous dans l’espace et dans le temps, si proche lorsque l’on comprend que le séisme raconté est celui qui ébranle sans cesse l’ordre des choses, nous obligeant à tracer de nouveaux chemins pour vivre. L’auteur de La Mort du roi Tsongor (2002) et du Soleil des Scorta (2004) mêle avec maîtrise les points de vue de ses personnages à l’intérieur d’une même phrase, le va-et-vient éclairant son récit d’une pluralité de visions et de sentiments. En faisant place à ces impressions contradictoires, aux incompréhensions qui tissent parfois les relations entre ses personnages, Laurent Gaudé nous parle de la complexité de l’âme humaine et refuse tout manichéisme simpliste et réducteur. C’est pourquoi Danser avec les ombres réussit son pari de ressusciter les morts au sein de ses pages, même si quelques feuilles de papier ne parviendront jamais à combler le manque causé par la perte de toute vie humaine.

Haïti, terre de révolte, terre insoumise, qui connaît dans sa chair le prix de la liberté, aujourd’hui, c’est pour toi que je pleure, comme je pleure sur cette mort implacable qui voudrait faire taire les hommes qui pensent. Parce qu’on peut toujours écrire, ne pas oublier, continuer à vivre et à combattre pour des lendemains qui chantent, je voudrais te dire que moi aussi, je suis debout à tes côtés. Pour la fraternité, la liberté, l’humour, pour ces trésors que nous offre la vie quand on sait les saisir. Pour pouvoir dire quand viendra la fin : « c’était magnifique. » Peu importent la poussière et le sang, les coups et larmes. Moi non plus, je ne me tairai pas.

Danser les ombres, Laurent Gaudé – Éditions Actes Sud, 19.80 €.

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