Koffi Mens

L’illusionniste.

Artiste plasticien à la démarche atypique, il se joue des perceptions et trouble notre regard. Ses toiles incisées chirurgicalement tout comme ses installations tracent des voies qui donnent matière à réflexion pour éveiller les consciences.

Dans votre parcours, qu’est-ce qui vous a mis sur la voie de l’art ?

Depuis ma plus tendre enfance je côtoie des gens qui œuvrent dans l’art, dans la sculpture et dans le dessin. Ils m’ont transmis plein de choses et c’est comme ça que j’ai été piqué par le virus. Je suis autodidacte, je n’ai pas fait d’école d’art académique mais je suis issu de la plus grande école qui soit : celle de la rue.

Je me suis engagé dans l’art et au fur et à mesure que j’évolue, je construis mon parcours personnel. J’ai également fait différents ateliers et multiplié les rencontres avec d’autres artistes comme par exemple Ky Siriki au Burkina Faso ou encore Paul Ahyi au Togo. J’ai vraiment commencé à travailler en tant que sculpteur, je le suis toujours mais aujourd’hui, je dirai que ce sont mes toiles qui sont sculptées.

Wangari Muta Maathai par Koffi Mens (2017). Courtesy Galerie l’antichambre, Chambéry.

Quelles sont les techniques que vous utilisez pour créer vos œuvres ?

Dans ma démarche je recycle beaucoup. Je récupère des supports comme des coupures de bâche, des morceaux d’isolant, etc. Cela constitue la matière première que j’utilise pour faire mes toiles. Actuellement, ce dont je me sers le plus est de la bâche lourde (de la bâche de camion) que je récupère chez des matelassiers. Je la raccommode à ma manière et je viens poser mes sujets par-dessus.

Mes tableaux sont faits de deux toiles compilées de deux tranches superposées. Il y a d’abord le premier plan représentant l’enveloppe qui est découpée ; je fais des incisions et des perforations comme une chirurgie plastique ou esthétique. Ensuite, l’arrière-plan est fait de coupures de presse, de journaux ou de magazines que je récupère dans la nature. D’une manière ou d’une autre, cet arrière-plan est en rapport avec le sujet que je traite. Quand on regarde mes toiles en profondeur, on voit des petites fenêtres que j’ouvre et qui permettent de traverser la chair humaine pour donner accès à l’âme, au contenu. Toute ma démarche est axée sur la récupération, sur l’écologie ce qui est un engagement, une prise de position de ma part.

À travers votre projet pensé pour Afirika Savoies 2019, que souhaitez-vous transmettre au public ?

Mon projet avec Afirika Savoies 2019 est pensé comme une installation en volume et en sculpture. Je compte récupérer des flacons de déodorant, de parfum, des cannettes en aluminium que je vais attacher pour faire des assemblages qui pourront interagir avec le public. Cela s’inscrit dans la veine d’Abdoulaye Konaté du Mali ou encore dans celle d’El Anatsui, un plasticien ghanéen à la renommée mondiale, qui recycle notamment des bouchons de whisky ou des capsules de bières pour faire de grandes tapisseries en métal.

Cette installation véhicule le retour de ce que nous consommons. Si l’on ne fait rien avec nos déchets de consommation, nous risquons d’être consommés par ce que nous consommons.

Que représente votre série de toiles Bâtisseurs d’Afrique ?

Dans ma série Bâtisseurs d’Afrique je rends hommage à d’illustres personnalités africaines. Je veux marquer les futures générations en m’appuyant du passage de ces personnes, c’est un devoir de mémoire. Je ne veux pas choquer mais en tant qu’artiste africain, résidant en Afrique, je me rends compte que dans l’enseignement scolaire, les gens passent leur temps à étudier les grandes figures occidentales comme Louis XIV, Louis XVI ou Molière alors qu’ils ne font pas partie de notre Histoire. L’Africain ne connait pas certaines personnes de sa propre Histoire, c’est dommage. Il y a des gens qui ont presque fabriqué l’Afrique qui ne doivent pas tomber dans les oubliettes, il faut les remettre à la surface.

En tant qu’artiste, je joue pleinement mon rôle en mettant ces questions sur la table, en amenant les gens à voir dans la direction indiquée. C’est donc une manière de réveiller les gens car il y a des personnalités que l’on doit vraiment connaitre, qui ont construit notre continent et dont on doit parler à nos enfants et aux générations futures.

Thomas Sankara par Koffi Mens (2017). Courtesy Galerie l’antichambre, Chambéry.

Pour vous, quelle personnalité aurait une résonance plus particulière que les autres ?

Toutes ces personnalités font partie de moi mais par le degré de son engagement et par son âge, je me sens très proche de Thomas Sankara. J’ai travaillé son portrait et son parcours m’a particulièrement marqué, en dehors de ce que rend l’œuvre.

Vous avez récemment remporté le Premier Prix du concours de dessin d’art organisé par la Direction générale des Arts avec une œuvre intitulée La sève de la liberté, pouvez-vous nous en parler ?

Il s’agit d’un concours organisé au niveau national au Burkina Faso dont le thème était « dessin et liberté ». Je considère que, dans nos sociétés africaines, on ne peut pas parler de liberté sans faire appel à la femme car elle est au centre de toutes les questions et de toutes les luttes pour la liberté.

J’ai donc axé mon travail sur la femme dans ces trois âges : une qui est un peu vieille, une qui est adulte avec un âge moyen et une fillette. Pour moi, la vieille représente le passé, l’adulte représente le présent et la fillette représente le futur. Sur la tête du futur j’ai mis beaucoup de symboles renvoyant à notre patrimoine culturel, au développement, à l’éducation, à l’engagement et au courage. Tous ces éléments composent le futur, sont dans les mémoires et nous permettent de voir les choses venir.

L’art contemporain africain est riche et pluriel. Comment qualifieriez-vous son « état » actuel ?

Il faut d’abord se dire que le continent africain regorge de beaucoup de talents et de compétences. Quand on parle de l’art, il faut faire un lien avec le politique car il y a besoin de tout un accompagnement pour que les jeunes soient mis en confiance. La question du développement autour de l’art ne peut pas être réglée en tant que telle car, pour moi, la consommation de l’art contemporain, du marché même local, doit se faire avec le soutien du système et des gouvernements.

On peut se demander s’il est normal qu’un artiste soit obligé d’être présent sur la scène européenne ou américaine pour mieux se vendre avant d’être connu. Il faudrait que nos gouvernants puissent comprendre que l’artiste africain et l’art africain sont une véritable puissance économique. Il faudrait également investir dans la culture au sens large en Afrique pour permettre aux artistes d’avoir un peu d’oxygène et d’avoir de quoi créer.

En tant qu’artistes vivant sur le continent africain, nous avons un rôle important. Si nous devons nous exporter en Europe ou en Occident pour faire une bonne carrière, c’est qu’il y a un problème. Je pense donc que l’avenir de l’art africain viendra de la compréhension, du respect que nos dirigeants auront envers l’art et de l’investissement qu’ils mettront dedans pour que les artistes puissent rester et œuvrer sur le continent. Quand il y aura une bonne production et un bon accompagnement, le marché suivra.

Koffi Mens lors d’une performance à La Conciergerie à la Motte Servolex (2017) © Serge Héliès.

Parmi les autres artistes qui mènent un combat similaire au vôtre, à qui penseriez-vous ?

Nous sommes beaucoup sur le continent à œuvrer dans la culture, chacun dans son médium, son style, sa démarche. Parmi les autres artistes, je pense à Martial Pa’nucci qui est un musicien congolais aujourd’hui en exil au Burkina Faso parce qu’il est activiste, il a composé des textes très engagés qui n’ont peut-être pas plu au système. Sa prise de position ne se situe pas dans l’art contemporain ni dans l’art plastique. Dans l’art, toutes les formes d’expression peuvent permettre de s’engager. Je pense que le combat est vraiment énorme et que nous devons avancer sur tous les fronts.

Si vous deviez pousser un coup de gueule aujourd’hui, quel serait-il ?

Je voudrais juste dire à l’Impérialisme qu’il faut arrêter de financer la guerre car elle engendre des vagues de réfugiés. Pour moi, il n’est pas question de dire qu’il y a des immigrés qui débarquent sur les côtes, qui traversent la mer. Il faut juste couper l’hémorragie car quand les gens sont tranquilles chez eux ils y restent. Mon combat se porte en partie sur les questions de migrations et surtout sur leurs causes.

Je suis artiste depuis une vingtaine d’années et mes créations n’ont jamais été censurées. Mais certains regards me font comprendre que je peux ne pas être le bienvenu en abordant notamment des questions taboues. Il y a une forme de danger sur certaines prises de position mais cela fait partie des risques du métier.

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Kristina D'Agostin

Rédactrice en chef de Carnet d'Art • Journaliste culturelle • Pour m'écrire : contact@carnetdart.com

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