Emmanuel Accard

la danse au cœur et au corps…

Il a accepté de s’éloigner un moment de son centre d’équilibre, à Neuchâtel : son école et le coeur de sa toile européenne de danse : « Résodanse ».

En général, je commence par deux citations que je vous demanderai de commenter :

« La danse, mieux qu’aucun autre des arts, peut nous livrer l’essentiel des mythes. »
Maurice Béjart

« Longtemps, j’ai pensé que le rôle de l’artiste était de secouer le public. Aujourd’hui, je veux lui offrir sur scène ce que le monde, devenu trop dur, ne lui donne plus : des moments d’amour pur. »
Pina Bausch

C’est la citation de Pina Bausch, indéniablement, qui me parle le plus. Avec l’âge, on a de plus en plus d’amour à donner au public. C’est la transmission par l’artiste : ne pas faire son petit travail tout seul dans son coin.

Quand on pose la question : « Connaissez-vous Pina Bausch ou Maurice Béjart », on a l’impression que vous pratiquez un art que personne ne connait…

J’ai toujours dit que c’était la dernière roue du carrosse dans les arts et dans la culture. La danse n’est pas quelque chose de bien connu ; elle est dans l’inconscient collectif : on connait Grease, Dirty dancing… Les gens connaissent des noms : on sait qui est Madonna ; la danse est vue comme un spectacle, un art vivant, mais plutôt méconnu et dont le travail est méconnu.

ne pas faire son petit travail tout seul dans son coin.

Parlons de vous, de vos origines… Vous pouvez nous donner une biographie en quelques phrases ?

Je suis né à Paris, mon enfance s’est déroulée à Annecy, puis vers 17-18 ans, je suis revenu à Paris pour mes études de danse. J’ai ensuite très vite travaillé.
J’ai commencé par les « Arts de la rue » : la culture Hip-Hop, puis, je suis rentré dans les salles, j’ai étudié la danse classique, moderne, le Jazz. Petit à petit, je me suis dirigé vers la danse burlesque et… Je suis parti pour Cuba : grosse révélation pour moi, puisque j’y ai étudié toutes les danses cubaines et afro-cubaines. Cela fait deux ans que je n’y suis pas allé mais pendant douze ans j’ai fait un séjour chaque année. Maintenant, je lâche peu à peu le Hip-Hop pour des raisons d’âge et d’articulations mais je donne encore des cours et anime des stages.
J’ai défendu et je continue à défendre la danse Jazz, c’est un secteur où je suis très actif. Dans la Salsa cubaine aussi, ces danses sont un peu la source de toutes les danses. Enfin, le burlesque ; là, je l’enseigne et je le mets en scène : au Casino de Montreux, par exemple.

le mieux, c’est de parler de la danse Jazz, mon cheval de bataille.

Nous avons rencontré vos parents : ils nous ont parlé de vous… de vos forces et de vos faiblesses.

C’est vrai : je suis souvent obstiné, je suis quelqu’un qui croit que les rêves peuvent être réalisés… Je me fous d’avoir une Ferrari ou une maison avec piscine, ce que je veux c’est pouvoir rêver, bouger intérieurement ! Quand quelque chose me tient à coeur, je fais tout pour le réaliser. Depuis que je suis gamin, je fonctionne de la sorte, ça ne m’a pas trop mal réussi : tous mes rêves d’enfant, d’adolescent, de jeune artiste, je pense les avoir réalisés. Aujourd’hui, pour cette raison, je suis peut-être plus souple et plus ouvert.

Ils disent aussi que vous avez de l’humour…

Oui, c’est ce qui sauve beaucoup de situations : si on a été « con » ou si on est dans la mouise, l’humour est essentiel. Mes parents indiquent aussi ma capacité à rebondir et à anticiper ; c’est vrai : j’ai souvent eu dix ans d’avance sur ce qui se faisait.

Des exemples ?

Eh bien, des concepts de spectacles, tiens : une façon de courir sur scène, c’était au Théâtre du Gymnase ; il y avait là Pierre Palmade et Gad Elmaleh, je crois… Et après, je les vois reprendre ce que je faisais. Avec l’âge, je suis plus cool, je suis la source et, si on me pique des idées, c’est que c’était bien et c’est réalisé. Autant que ces idées soient vues.

Votre mère mentionne votre genou : au-delà des questions personnelles, cela amène à réfléchir sur l’aspect physique de votre art ?

C’est clair, et impossible à ignorer.
À présent je suis exigeant sur la bonne santé et forme de mes danseurs, et de moi-même. J’ai fait pas mal de judo, et ensuite, je n’ai pas toujours été un modèle de discipline…

Vous êtes un personnage à multiples facettes et la première c’est : l’artiste. On a écrit de vous : « il se moque de l’esthétisme moderne des danseurs et les choisit pour leurs gueules. . . et leur talent ». Qu’en dites-vous ?

C’est une vieille phrase qui me suit depuis longtemps… En fait… Je hais les danseurs…

On croirait lire Ben Hecht dans Je hais les acteurs . Des éclaircissements ?

J’aime la danse, la chorégraphie, j’adore transmettre, mais j’ai du mal à supporter le milieu de la danse : ça devient trop vite fermé. J’ai rencontré beaucoup de gens narcissiques ; il est vrai qu’on travaille devant une glace, que l’on est centré sur soi…
Je peux trouver un bon danseur qui a des gestes magnifiques, une belle pointe droite, incroyable, mais ce n’est pas cela qui me fait frémir et choisir. Un chorégraphe américain, Mac Murray a dit : « l’important, ce n’est pas de lever la jambe, c’est de la lever au bon moment ». Je vais donc choisir des danseurs qui ont une belle technique, mais surtout pour ce qu’ils ont à donner sur scène : l’interprétation, c’est ça qui compte.

Que préférez-vous : préparer une chorégraphie, la monter, ou danser vous-même ?

Préparer, transmettre. Tout le reste m’emm… Répéter je n’aime pas. Le vrai bonheur, c’est d’avoir une idée, de la dire, de la faire vivre. Une fois que c’est fait, j’ai besoin de passer à autre chose.

En fait… Je hais les danseurs…

Comment définiriez-vous la danse que vous pratiquez et surtout que vous chorégraphiez ?

Il y en a plusieurs, en fait. Le mieux, c’est de parler de la danse Jazz, mon cheval de bataille. Les autres danses m’ont nourries, mais celle-là m’a fait suivre une ligne pour ma vie. Elle est un « melting-pot » de danses ethniques, sociales, mais aussi de danses officielles modernes ou classiques. Tout cela vient de très loin, comme le montrait et l’exprimait quelqu’un comme Jack Cole qui a fait danser Marilyn Monroe et Bob Fosse.

On peut dire que vous êtes dans une sorte de transversalité dans votre pratique ?

Transversalité, horizontalité, je pense qu’on ne fait jamais une seule et unique chose dans sa vie et c’est très important.

Ceci nous amène à votre deuxième facette : le prof. Passer, transmettre : pourquoi ?

A vrai dire, aucune idée… J’ai toujours voulu faire ça. Je ne savais pas ce que j’enseignerai : instit, prof de judo, de tennis, de ski. La danse c’est ce qui est arrivé. C’est la fréquentation de Mac Murray qui m’a donné envie de la transmettre, c’est comme cela que je me suis dirigé vers l’enseignement. La pédagogie permet d’arriver à des zones de compréhension que l’on n’a pas sur scène et quand on apprend quelque chose, il faut pouvoir le mettre en pratique.

Et vous le faites ?

Ah oui. J’ai monté une compagnie d’enfants, un travail de préformation. Beaucoup d’entre eux ont trouvé des engagements. Je garde également la scène ouverte aux jeunes talents dans les premières parties de mes spectacles.
La danse est un cas particulier dans les arts du spectacle. On ne naît pas danseur, on le devient ; le don ne suffit pas, il faut travailler. On peut être un bon danseur, pour être excellent, il faut bosser, bosser…

Nous en arrivons au troisième aspect de votre personnalité : on peut dire que vous êtes l’inventeur de plusieurs danses ?

Vraiment par fun, c’est assez anecdotique. Le New Jazz, c’était pour contourner le diplôme d’Etat ; le Double Touch est parti des jeux de rue : la marelle et le basket. J’ai voulu mettre du rebond sur un courant de musique House anglaise, le Two-step. On l’a lancé, on a fait des stages et ça a bien pris.

Quelle est votre ambition maintenant ?

Je suis passé à autre chose et si j’enseigne le Jazz, c’est à la demande de mes pairs.

Peut-on dire que vous êtes à l’origine, à l’initiative de l’After-work ?

En France, oui. Là, je suis un peu gêné de le dire, mais l’idée c’était qu’il y avait des heures creuses à combler dans des bars, surtout « branchés », où les gens se retrouvaient. C’était les heures avant les sorties du soir. Un ami qui a un bar à la Bastille, m’a demandé de trouver des animations pour ces créneaux. Avec une attachée de presse, nous avons recensé les cadres des entreprises du secteur et lancé des invitations ; nous avons appelé ça les « cinq à sept ». Ils ont connu un succès fou et les autres bars ont suivi… On a fait les After- Work, les soirées apéro. Le concept venait d’Angleterre.

Vous organisez, aussi, des événements qu’on pourrait qualifier d’engagés ou militants…

Oui, c’est vrai. La danse coûte cher et moi, j’ai eu la chance d’être aidé au départ : à Annecy, dans une des plus grandes M.J.C. de France. C’est important pour moi que l’art, la danse, ne soient pas réservés à une élite, mais accessibles au plus grand nombre. D’où, la création de la compagnie d’enfants, une forme de militantisme. Je suis contre l’élitisme ; la politique culturelle est, de nos jours, trop élitiste.

On ne nait pas danseur, on le devient…

Je ne suis pas révolutionnaire mais rebelle, oui. On doit diffuser la culture.

C’est dans cet état d’esprit que j’ai créé Résodanse. J’ai des rêves, j’aimerais pouvoir faire naître un centre national de la danse Jazz qui n’existe nulle part. Resodanse est peut-être une part de ce rêve, il y a maintenant 11 associations en France et en Europe. Je l’ai mis en oeuvre parce que trop de mes assistants et danseurs se faisaient exploiter dans des cours de danse ou des salles de « Fitness ». Cette structure leur permet d’être plus indépendants et de pouvoir créer. L’idée est d’offrir soutien, aide, échange, pour monter un dossier ou se déplacer dans la jungle administrative. À Neufchâtel, Résodanse station, c’est notre école, avec des cours, des formations, des stages.

Votre ami et associé, Laurent Perussel dit de vous : « c’est un volcan en éruption permanente, avec lui, pas de routine, une danse généreuse, ouverte ».

Il a tout de suite accroché avec ce que je faisais ; on se connait depuis le lycée. On voulait construire, bâtir quelque chose : alors, la trentaine venue, on a monté une école de danse et on ne s’est plus quittés. La structure Résodanse est une étape, demain, il y aura sans doute autre chose. Nous sommes complémentaires, lui est plus administratif, marketing : tout ce que je déteste.

Emmanuel Accard, un homme à facettes.
L’artiste.

Danseur de rue à la base, créateur de sa première compagnie à 17 ans, il se spécialise dans les danses Jazz, Hip- Hop et Salsa.
Il travaille avec les plus grands maîtres américains en Jazz et en Hip-Hop
Il parcourt l’Europe en dansant et chorégraphiant pour différentes compagnies :
Le Groupe Chorégraphique de la Sorbonne, les Ballets Américains Matt Dyon, la compagnie Dominique Marcille (Contemporain et Jazz), la compagnie Dans La Rue La Danse (Hip-Hop), sa propre compagnie le Ballet Théâtre New Jazz, la compagnie Luch’arts (Danses populaires cubaines et d’Amérique latine), le TNT Danse de Neuchâtel et aujourd’hui la compagnie Tribacar, Salsa n’Co et Soul Shock n’Co…
Il remporte le 1er prix du IIIème tremplin de la création d’Annecy et le 1er prix au concours international de Thionville.
Son large répertoire l’amène à danser à l’Opéra Garnier et Bastille (Paris), à la Scala de Milan, le Casino de Paris… Ainsi que pour diverses grandes chaînes de télévision françaises et européennes.
Par ailleurs, il règle les premières parties ou danse pour des artistes comme Sting, Ceejay, Black Box, Snap, Israël Vibration, Anne Pekoslawsra, Les Motivés…

Le prof.

Il est invité par plusieurs structures de danse parisiennes dont le Centre National de la Danse, le Centre des Arts Vivants… Mais aussi par l’équipe de France Seniors de patinage artistique !
Il est formateur à Lille, durant 4 ans, pour le diplôme d’état en danse Jazz et est responsable de l’UV technique et de l’ultime UV pédagogique.
Il participe régulièrement depuis 1989 à de nombreux stages internationaux organisés à travers l’Europe.
Il crée en 1992 sa propre technique Jazz, le New Jazz Dance, intégrant diverses influences (Latines, Modern dance, Hip-Hop…). De même, formé en danses populaires cubaines dans les plus grandes écoles de Cuba comme l’Université et l’École Nationale d’Art de la Havane, il associe Salsa et Feeling Hip-Hop pour donner naissance à la Hip Salsa.
En 1998, il crée avec son ami Jipi Falone le Double Touch technique basée sur le rebond et inspirée par la musique Two-step, aujourd’hui dansée partout dans le monde.

« L’agitateur ».

C’est un organisateur d’évènements.
Dès 17 ans, il dirige un stage international de danse de grande envergure à Annecy.
En 1994, à Paris, il relance certains lieux avec un concept « Apéro dansant », aujourd’hui appelé After-Work.
Il crée l’événement quand il organise, au sein de l’Opéra Bastille, un stage avec Mr Freeze, une légende de la danse Hip-Hop. L’évènement sera suivi par Canal+.
Il constitue progressivement un véritable « réseau » de danse européen : Résodanse.
(11 associations à ce jour, réparties en France, Espagne, Italie, Belgique, Suisse et Outre mer)
Il est aujourd’hui installé à Neufchâtel et a ouvert depuis septembre 2006, le premier grand centre de danse de la région, Résodanse-Station.

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