Noémi Bechelen

l’acteur entre théâtre et cinéma.

Morceaux choisis d’une longue et belle rencontre durant laquelle Noémi Bechelen nous parle de sa passion pour son métier, des spécificités respectives du théâtre et du cinéma et explore la question du corps en représentation.

Pour se mettre tout de suite dans le bain : selon vous, qu’est-ce qu’un bon acteur ?

Je crois que c’est avoir une extrême conscience du monde qui nous entoure. Pour incarner un personnage, il faut avoir conscience de ce qu’il a vécu, de ce qu’il va vivre et traverser, ses étapes de vie pendant le temps de la pièce, ou du film. Il faut donc avoir un amour pour le monde dans lequel on vit, être attentif aux gens, sans aller jusqu’à les aimer tous, mais au moins essayer de les comprendre car c’est une nourriture formidable pour incarner. C’est très enrichissant pour l’imaginaire. Il faut également avoir une conscience de soi. J’ai conscience de ce que je suis et de ce que je fais, ce qui me semble primordial chez l’acteur ; même s’il est également indispensable d’être capable de se détacher de cette conscience pour incarner en profondeur.

le théâtre c’est une ambiance, une sensation.

Au théâtre, le comédien ne se voit pas jouer, comment jauger, évaluer son jeu par rapport au public et aux autres comédiens ?

Tout d’abord, si l’acteur fait ça, c’est qu’il n’est pas très bon. Il n’y a rien de pire que de se voir jouer. C’est un moment terrible. Cela m’est arrivé une fois, il parait que l’on appelle ça la schizophrénie (rires). Lorsqu’on est fatigué ou peu concentré au moment de jouer, on s’extrait de soi-même. J’ai le souvenir d’avoir eu l’impression que je jouais avec mon œil gauche et que mon œil droit me regardait faire. C’était hors de mon contrôle : dix minutes qui m’ont parues une éternité.
Après, il y a des comédiens qui se regardent jouer, c’est insupportable parce qu’ils ne jouent plus avec vous mais avec eux, avec leur image et ça peut ressembler à du cabotinage. Ce n’est ni très beau, ni très agréable à regarder.
Le théâtre c’est une ambiance, une sensation. Ce n’est pas une question de voir ou non le public, mais davantage de le ressentir. On sent les silences, les respirations, l’émotion. On sent parfois que les gens ont le souffle coupé justement parce que l’émotion est là, palpable dans l’air.
Quand le public rit c’est plus simple, on l’entend clairement. Lorsque je joue dans une comédie, je ne me dis jamais qu’entendre rire le public est gage de réussite ou de qualité de mon jeu. Je suis comédien, je ne suis pas humoriste, je n’ai donc pas besoin d’être rassuré sur mon « one man show » ou mon « Stand-up ». J’ai un texte et je dis ce qui est écrit. Si le public rit, je suis satisfait et je me dis qu’il faut que ça continue. Ce qui est agréable dans une comédie c’est que les gens rigolent rarement au même moment deux soirs de suite. Pour le reste il y a des finesses, des subtilités amenées dans le rythme de diction par exemple. On change, on peut décider de créer une rupture à différents moments, à certains endroits et pas à d’autres. Si je n’évalue pas la qualité de ma prestation aux rires, il est vrai qu’ils sont porteurs. Dans le cas où la salle reste impassible, on se sent en difficulté et il faut faire en sorte que cela devienne stimulant.

avoir une conscience de soi.

Quelle est votre relation avec le metteur en scène ?

C’est une relation de complicité, j’ai besoin d’avoir confiance. Il m’est égal de savoir s’il m’a choisi par défaut ou au contraire si son choix était une évidence. L’important pour moi est que, du moment où l’on commence à travailler ensemble, il est convaincu d’avoir fait le bon choix. Tous les matins il se dit  » Je dois réussir à lui faire faire ce que je veux « , et de mon côté je me dis que je dois lui donner ce qu’il attend. Il y a un rapport de séduction sensuelle, intelligente, enfin tout ce que l’on aimerait faire dans une relation amoureuse et auquel on n’arrive jamais. On est toujours débordé au moins par un artifice un peu vulgaire ou primaire, chose qui n’existe pas avec un metteur en scène, ou avec le public. Ma relation avec le metteur en scène repose donc sur la confiance et sur l’écoute. Quelques fois il y a une admiration réciproque. C’est très intimidant mais c’est agréable. Le plus difficile n’est pas d’admirer quelqu’un, mais de se savoir admirer, car l’on doit alors être à la hauteur des espérances de l’autre. Pour moi, le travail entre un metteur en scène et un acteur s’apparente à celui d’un couple de danseurs. Il n’y en a pas un qui prend le dessus sur l’autre, qui impose un rythme ; le rythme vient de lui même, comme pour une valse. Si l’un accélère, l’autre doit suivre, et si vous voulez ralentir, l’autre est obligé d’en faire de même. C’est un accord parfait.

N’y a-t-il que de bons acteurs ?

Je ne sais plus qui disait :  » Il n’y a pas de bons ou de mauvais acteurs, il n’y a que des mauvais metteurs en scène « . Ce qui est agréable dans la position d’acteur dans laquelle je me trouve. Le bon et le mauvais sont aussi subjectifs que la beauté. C’est une question de regard.

Il existe donc une certaine part de liberté de l’acteur vis-à-vis du metteur en scène ? L’acteur donc : créateur ou créature ?

Je ne prends pas ma liberté par rapport au point de vue du metteur en scène, ce serait absurde, sinon je serais metteur en scène. Il choisit un cadre ou un format et c’est à moi de m’adapter, de trouver une liberté, comment moi je vois la scène, comment je l’interprète. Plus le rapport avec le metteur en scène est intimiste, plus il est facile de composer avec lui et de trouver sa place. Cela varie selon les metteurs en scène. Certains sont marionnettistes alors que d’autres laissent trop de liberté, et l’acteur se retrouve un peu perdu. Je pense qu’un bon metteur en scène est celui qui trouve l’équilibre parfait entre liberté et cadre strict. J’aime bien la position de créature, mais mon métier est de créer, donc de facto je suis également créateur. C’est une question que l’on pose souvent aux acteurs et je crois que l’on ne peut pas choisir, sauf s’il y a un parti pris. Si l’on décide de n’être que créature, on s’implique directement dans un genre très particulier. Créateur et créature sont les deux composantes de l’acteur, dans des proportions différentes selon la qualité du metteur en scène.

Comment se tisse alors votre rapport au personnage par rapport à l’argument écrit ? Est-ce une identification, un amour, ou une mise à distance, une intellectualisation ?

Identification, non, au contraire. Tous les rôles que j’ai joué ou que j’espère jouer sont loin de moi, sinon ça ne m’intéresse pas. C’est davantage une intellectualisation ; quand je lis un texte je réfléchis à l’essence du personnage, ce qu’il est, ce qu’il vit… J’essaye vraiment de le comprendre. Vous parliez d’amour, et ça c’est essentiel. Aimer son personnage permet par exemple de pouvoir jouer un tyran en lui donnant quelque chose d’humain et de ne pas faire une caricature.
Rappelez-vous Bruno Ganz dans La Chute ! On est obligé d’aimer son personnage si on veut le rendre humain et ne pas faire dans la simplicité. En revanche, aimer un personnage, le comprendre ne veut pas dire le connaître dans sa totalité. Cela fait partie du charme de l’interprétation, de jouer un homme sans le connaître entièrement. Au théâtre notamment cela permet d’explorer chaque soir une nouvelle part de mystère, quelque chose que l’on ne connaissait pas, c’est une délicieuse découverte inscrite dans le temps. Un simple bruit en coulisse, un toussotement dans le public peut vous amener dans une zone du personnage que vous ignoriez jusque là et qui vous surprend. Irrémédiablement on va chercher des choses en soi, des choses que l’on n’avait pas spécialement envie de connaître, des choses obscures. Ça peut faire mal, mais c’est aussi jouissif.

Quelle liberté a l’acteur par rapport au personnage du texte écrit ?

L’acteur est cadré par très peu de choses : les directives du metteur en scène et le texte, on a une enveloppe mais après, la liberté est totale !
C’est moi qui donne vie à ce personnage ! On peut tout faire ; décider par exemple de son débit de parole, la façon dont on regarde les gens… On a la liberté de créer.

A contrario, l’essence du personnage du texte écrit et ses précédentes interprétations n’influencent-elles pas l’acteur en lui ôtant une certaine part de créativité ?

Je ne pense pas, regardez Richard III : il existe une multitude d’interprétations très différentes les unes des autres ! Il y a autant d’interprétations qu’il y a d’acteurs, ou plutôt qu’il y a de bons acteurs (rires) ! Je ne crois pas que le personnage soit enfermé dans une seule expression et définition. C’est ici que le metteur en scène voulant monter une pièce classique doit être audacieux. Il doit transmettre sa lecture originale à l’acteur pour qu’il puisse la porter, porter cet univers jusqu’au spectateur.

L’acteur doit-il, selon la méthode Stanislavski, revivre ou s’inspirer de situations analogues de son expérience propre pour interpréter son personnage ?

Non, cela restreint énormément le champ des possibles. Ce n’est pas ma conception du jeu. Je serais incapable de jouer un militaire puisque je ne suis jamais allé à l’armée, je n’ai pas fait mon service, on ne m’a jamais humilié et je ne suis jamais arrivé à faire plus de quelques pompes (rires) ! Certains acteurs choisissent de s’inspirer d’émotions qu’ils ont vécues pour donner ce que le metteur en scène attend. On vous demande de pleurer car votre personnage vient de perdre son amant et vous utilisez la mort de votre grand-père, qui vous a traumatisé, pour faire couler une larme. C’est un chemin, ce n’est pas le mien, je suis incapable de faire ça. J’ai travaillé la méthode Stanislavski mais elle ne me correspond pas. Je crois davantage à la situation : si je dois jouer la mort de ma femme, je m’accroche au texte, à la situation, à l’actrice que j’ai en face de moi et je joue, j’incarne. Je pense, en définitive, que l’origine même de l’émotion, est égale : on demande à un acteur de pleurer, on lui demande de verser une larme, peu importe comment il fait, l’important est qu’elle vienne. Il n’y pas de meilleure méthode, l’acteur fait ce qu’il peut.

Un acteur doit-il, selon vous, avoir un corps mémorable, atypique, ou au contraire une physionomie plus banale et effacée, qui serait le support à différentes interprétations ?

Je pense que c’est là une fausse question. Même si l’on a un physique très marqué, cela n’empêche pas de se transformer. Pouvoir se métamorphoser, changer de visage au gré d’une coiffure ou d’une lumière est essentiel. Denis Lavant, acteur fétiche de Leos Carax, est fascinant pour ça. Il a une physionomie très particulière, ce qui ne l’empêche pas d’être le support de mille visages. De la même manière, des personnes aux traits plus lisses, peuvent jouer des personnages très marqués. Je pense aussi à Isabelle Huppert à qui on avait consacré une très belle exposition nommée La Femme aux Portraits : c’est passionnant de voir comment, au gré des photographes et des films dans lesquels elle a joué, elle change de visage. Il y en a d’autres : Meryl Streep ou Daniel Day- Lewis ; voilà par exemple quelqu’un au physique très spécial et singulier mais qui a pourtant une capacité de métamorphose phénoménale. Il me semble notamment que cela est plus simple pour les hommes que pour les femmes, parce que le rapport à l’image, à la séduction ou au vieillissement n’est pas le même.

Auriez-vous un exemple de scène emblématique du rapport de l’acteur à son corps ?

Personnellement je me souviens être resté nu pendant quarante-cinq minutes sur scène lorsque j’ai joué dans Quartett d’Heiner Müller. Il fallait assumer et en même temps je jouissais d’une extrême liberté. Je ne me suis pas posé trop de questions car ce rapport à la nudité est venu assez naturellement à ce moment là. C’était une expérience très marquante car c’était la première fois que je me retrouvais nu, entièrement nu, devant un public. Au cinéma, dans le film Antichrist de Lars Von Trier, j’ai été fasciné par l’aisance qu’avait Charlotte Gainsbourg par rapport à son corps. La sensation de liberté qu’elle parvenait à transmettre à la caméra, qu’elle nous donnait à voir, était impressionnante.

Corps et voix sont donc les seuls outils de l’acteur ?

Tout est outil pour l’acteur, tout est nourriture. Il y a la technique, l’environnement, un bruit, un son… Encore plus au cinéma qu’au théâtre. Un acteur fait feu de tous bois.

Le corps au théâtre est-il plus subversif qu’au cinéma ou dans la peinture ?

Non. Il est instrumentalisé dans la perception de façon complètement différente. Pour ma part, j’ai beaucoup moins de réticence à utiliser mon corps au théâtre qu’au cinéma, je veux dire par là, à utiliser le corps nu. C’est davantage une question d’image. Et pourtant, un corps choque plus au théâtre, car le public en a une perception directe. La preuve, les scandales sont nombreux aujourd’hui lorsque que l’on assiste à une pièce où les gens sont nus ; rien que nus, je ne parle pas du corps en action, qui peut être encore plus choquant. Je crois que cela rappelle au spectateur la perception de son propre corps et provoque chez lui une sorte de gêne. En revanche, plus personne n’est choqué de la nudité d’un acteur dans un film. Cela vient sans doute du fait que l’on s’échappe beaucoup plus facilement au cinéma qu’au théâtre. La notion de direct dans le spectacle vivant rend la perception plus captivante et troublante qu’au cinéma, où persiste malgré tout une distance.

avoir le choix d’être désiré et aimé.

Quel est l’impact du développement du « star system » sur le corps de l’acteur ?

Cela n’a plus rien à voir. Avec le « star system » c’est uniquement à l’image que l’on fait référence. Je pense que les gens dont l’image apparait dans les magazines people n’ont rien à voir avec ça dans la vraie vie, ou du moins je l’espère pour eux.
Le plus troublant c’est que ce sont souvent les acteurs qui se font piéger par leur image. Monica Bellucci par exemple, même si elle s’en est remarquablement bien sortie, s’est un temps laissée enfermer dans son image de femme glamour, étendard du fantasme masculin.
C’est au réalisateur d’oser sortir un acteur de son image. Le meilleur moyen de calculer son image est de donner une impression d’indifférence, de montrer que l’on ne veut pas être réduit à cela, quitte à dérouter le spectateur.
Je ne pense pas que l’image prévaudra définitivement sur le corps. Certes, il est instrumentalisé par le biais de certains points de vues du metteur en scène, mais je ne vois pas comment il pourrait disparaître ; ce serait alors le cinéma dans son intégralité qui se volatiliserait.
Même dans les films numériques, comme Avatar, il y a un acteur derrière, un corps. On est obligé, pour préserver un semblant de naturel dans le mouvement, de se référer à un vrai corps. Lorsque l’on est uniquement marionnette ou créature par rapport au metteur en scène, cela nécessite encore la présence du corps, même dans l’instrumentalisation la plus poussée.

Du cinéma muet, qui n’est que corps et mimes, au cinéma numérique où le corps n’est que pixel et ne survit que par la voix, l’acteur est-il encore indispensable aujourd’hui ?

J’aime à le croire. J’aime à croire que les gens ne se passeront jamais de vrais acteurs. Il y a une part d’identification de la part du spectateur vis-à-vis d’un personnage ou d’une situation. Cela est bien plus crédible avec un vrai acteur qu’avec un personnage numérique. Avatar est un film superbe, mais personne ne peut s’identifier aux personnages. Le public ne pourra pas uniquement voir des films comme celui-là. Il est vrai, qu’à l’ère du numérique, il y a davantage d’effets spéciaux, mais je pense que l’acteur ne disparaîtra pas sans signer avec lui la mort du Septième Art.

En définitive, l’acteur moderne est-il encore acteur ou simple performeur ?

Si c’est la performance dans le sens de la multiplication des disciplines, cela dépend du personnage et de ce que vous acceptez de faire. On dit souvent que les américains savent tout faire : jouer, chanter, danser… mais je ne crois pas que le cinéma ou le théâtre se réduisent à cela. L’acteur reste un acteur et quand il a la chance et surtout le talent pour interpréter un rôle qui lui permet d’aborder les différentes disciplines alors oui, il devient un acteur complet et non un simple performeur. Je déteste d’ailleurs ce terme qui pour moi n’a pas beaucoup de sens.

Qu’elle serait donc votre consécration d’acteur ?

Que le désir ne s’arrête jamais et que l’on me laisse le choix. Avoir le choix d’être désiré et aimé.

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