Francofolies de Montréal 2015 – 16 juin – Entrevue avec Philippe Brach

Philippe Brach est drôle, irrévérencieux, fragile : le plus curieux animal que le Québec ait offert à la musique depuis longtemps. Il a sorti son premier album, La foire et l’ordre, en 2014, mais les récompenses ne l’avaient pas attendu pour pleuvoir. Entre country, folk et rock, ses chansons révèlent un goût pour les histoires sales et les mots pas jolis. Quelque part entre la foire et l’ordre, il a accepté de se livrer un peu.

Comment as-tu appris la musique ?

En fait, je n’ai pas vraiment appris la musique, je ne sais pas ce que je joue.

Tu es autodidacte ?

Ou, mais je m’entoure de très bons musiciens, très qualifiés. Eux savent très bien ce que je fais.

Est-ce que tu es instrumentiste ?

Non, vraiment pas. Je joue de la guitare et je chante, mais je n’ai jamais appris. C’est pour ça que mes musiciens me disent souvent que je fais des enchaînements d’accords un peu tordus, parce que quand tu étudies la musique, tu sais que ça ne se fait pas. Moi, je le fais quand même !

Tu n’es passé par une école de musique ?

Non. En fait, c’est mon frère, qui a cinq ans de plus que moi, qui a étudié la musique au Cégep [intermédiaire entre le lycée et l’université au Québec, Ndlr]. C’est grâce à lui que je fais de la musique aujourd’hui. Il a arrêté d’en faire du jour au lendemain, mais moi, cinq ans plus tôt, j’ai joué dans des groupes des années 1960, 1970. Je n’aurais jamais dû les écouter car ils m’ont littéralement dévergondé !

Quels sont les groupes que tu écoutes ou qui t’ont influencé ?

Beaucoup de musique des années 1960 et 1970, c’est sûr :  j’ai vraiment beaucoup écouté Cat Stevens, The Doors, Jimi Hendrix ou Harmonium, un groupe québécois. Sinon, plus récemment, j’écoute beaucoup de rap, des groupes comme les Beastie Boys. Mais je suis quelqu’un d’assez ouvert, je peux écouter de l’électro, du rap, du folklore, je n’ai pas vraiment de barrières. Dans la création, c’est plus la musique des années 1960 et 1970 qui m’influence, mais pour me distraire, je peux écouter n’importe quoi.

En découvrant tes chansons, j’ai trouvé qu’il y avait une bonne dose d’insolence et d’impertinence.

Effectivement, il y a beaucoup d’impertinence. L’insolence, par contre, ce n’est pas volontaire. Je ne suis pas quelqu’un qui aime provoquer, j’aime quand les portraits sont crasses, sombres glauques. Forcément, ça arrive d’être dans des sujets qui peuvent provoquer les gens. Et puis j’aime utiliser l’humour pour faire passer les trucs qui sont plus difficiles. Je trouve que l’humour est un excellent lubrifiant. Le mélange des deux peut donner de la provocation, mais c’est rarement volontaire.

Dans « Merci », tu dis : « J’ai fait le pari de vivre malheureux ». As-tu des modèles pour la désespérance et la noirceur ?

Je n’en ai pas vraiment, je suis plus un jeune con qui fonce la tête baissée, je n’ai pas de modèle pour ça. Je ne pose pas de questions, par peur des réponses, j’imagine. Je fais juste ça, foncer sans me poser de questions. Je laisse mon subconscient aller et je laisse aux gens de ton métier le soin de décrypter tout ça, moi je ne me fais pas chier avec ça ! C’est instinctif.

Tu n’as pas des lectures ou des films qui t’inspirent ?

Je ne suis pas quelqu’un qui lit, j’ai un gros déficit d’attention qui fait que je lis trois pages et que je ne m’en souviens plus après. Je suis plus fan de cinéma. J’ai vu plein de films,  tous les bons vieux classiques, surtout quand j’étais adolescent. Je dirais que Cocteau est une de mes grosses influences, La trilogie d’Orphée, Le Sang d’un poète, surtout, c’est le genre de films que j’ai vu des centaines et des centaines de fois. Cocteau, Lars von Trier, David Lynch, Cronenberg, ce sont des cinéastes qui m’inspirent dans ma musique. Des fois, je fais des portraits qui ont une portée cinématographique. Mais je suis aussi capable de voir un blockbuster américain et de mettre mon cerveau sur off sans problème.

Connais-tu les romans noirs de Boris Vian, J’irai cracher sur vos tombes, par exemple ?

Je n’ai jamais rien lu de lui. Mais tu n’es pas la première personne à me dire que mes chansons ont l’air inspirées de Boris Vian. Mais je n’ai aucune culture littéraire, c’est vraiment triste.

Dans les photos du livret de ton album, tu poses avec des animaux très différents (un lynx, une tortue, des chats). Sur la dernière photo, tu tiens un python tandis qu’il y a un enfant dans une casserole, juste à côté. J’en ai conclu que tu préfères les animaux aux enfants, est-ce que tu confirmes ?

Non, c’est plutôt une manière de dire que mon enfance est dévorée par le vice. Mais j’aime bien les animaux. Un animal, ça suit son instinct et ça ne dit pas de conneries, et ça, c’est deux choses que j’ai perdu il y a très longtemps ! J’essaye de me rattraper tranquillement afin de retrouver ma pureté. Passer du temps avec des animaux, c’est ce que j’ai trouvé de plus efficace jusqu’à maintenant.

Plus efficace que de passer du temps avec les hommes ?

Clairement ! Avec les hommes, c’est pervers, ça me corrompt facilement. Avec un animal, c’est impossible.

As-tu un animal préféré ?

J’en ai plusieurs. Mais mon préféré, c’est le ratel. Il appartient à la famille des mustélidés, comme la mouffette ou le glouton. C’est une espèce de mouffette africaine et c’est vraiment un petit criss, comme on dit au Québec. C’est un petit emmerdeur, il se bat contre des lions, des ours, des serpents venimeux et il s’en fout. C’est un peu comme une mangouste, ça a vraiment une attitude de badass et j’aime bien ça, il ne se pose pas de question. En plus, quand il se fait mordre, il encaisse le venin, son cœur s’arrête pratiquement de battre et il revient à la vie après pour mieux aller faire chier la personne qui l’a mordu ! Un ratel, je trouve que c’est extraordinaire. Et puis aussi, une pieuvre ou une seiche, ce genre de maître du camouflage, ça dépasse les lois de ce qu’on a pu comprendre jusqu’à maintenant.

Est-ce que tu trouves que tu leur ressembles ?

Ce n’est pas le genre de choses auxquelles je pense. Je te laisse analyser !

Est-ce que tu as un message à faire passer aux Français ?

Faites attention parce que j’arrive bientôt et c’est normal que vous ne compreniez rien, tout à fait normal.

Philippe Brach – Le matin des raisons

© Photographie : VD Lamiche

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