Je suis Charlie

Je suis Charlie

Je suis Charlie et je vais écrire pour ne pas me taire.

Ce deuil n’accepte pas le silence. Se taire, c’est laisser gagner le fanatisme. Les taire, les tuer, c’est ce que le fanatisme a fait. Il a voulu les réduire au silence, il veut nous réduire au silence. Alors parlons, écrivons, dessinons, aimons, embrassons-nous. Des têtes et des langues ont été coupées, que d’autres, comme l’hydre de Lerne, se lèvent et reprennent la parole. Une minute de silence, oui, mais des heures, des années, des siècles d’expression.

Je suis Charlie. Je suis immortel. Je suis des millions. J’ai des valeurs, elles sont menacées. Elles sont menacées parce que la force, l’idéologie et la bêtise refusent le dialogue. Je suis Charlie, je suis démocratique parce je suis libre. J’ai des opinions et je les confronte à des paroles diverses, contradictoires, que l’autre Charlie que tu es aussi puisse se défendre, s’exprimer, écouter, débattre. Les balles nous ont tu. Reprendre la parole. Ne pas s’arrêter de claironner haut, bien haut, une parole libre, conne parfois, brillante – ce serait mieux – mais libre, vivante.

Je suis Charlie et je pleure. Je pleure parce que des pitres, de grands enfants qui n’ont jamais voulu policer leurs dessins, leurs discours, leurs rires, parce que des tendres, des impertinents qui pourfendaient tous les pouvoirs sont morts. Des hommes qui n’avaient pas peur de montrer que Dieu avait aussi des poils au cul, de dire aux cons que ce sont des cons, de donner à la langue sa pureté franche, la dépouiller des génuflexions, la porter coûte que coûte. Et voici le coût absurde : des hommes sont morts. Je pleure l’horreur mais je pleure aussi d’une autre émotion, peut-être encourageante, le sentiment de participer à un peuple et à des valeurs. Nous sommes tous Charlie.

Je suis Charlie et je n’ai pas peur de toi. Ce qui est menacé, c’est notre vivre ensemble. Ce n’est pas nouveau bien sûr. C’est un coup supplémentaire. On nous parle tant et tant de notre société déchirée, de notre société de haine, on cherche encore et encore des boucs émissaires. Ces exécutions semblent le dire et pourtant, sans rien masquer, mon cœur naïf se serre de tous mes frères Charlie qui se rassemblent : les Charlie hommes, femmes, blancs, noirs, pédés, musulmans, cathos, athées, juifs, jaunes, bleus, qui ont déjà mis un bulletin frontiste dans une urne, vieux, cons, de droite et de gauche, petits, obèses, roux, qui collectionnent les tickets de bus, qui aiment les lentilles dont j’ai horreur, les Charlie qui vivent, parlent et acceptent que les autres vivent, parlent et pensent. Vous tous je vous aime, j’essaie de vous comprendre et de vous donner ce que je peux produire de plus beau, ce sont mes seules armes. N’est pas Charlie l’intolérant.

Je suis Charlie et j’ai le cœur naïf, disais-je, oui. Je crois que le pire des connards est un type des plus malheureux, en quête d’amour. Celui qui déteste son voisin qui lui est trop différent cherche à se faire aimer du voisin qui lui ressemble, celui qui tue Charlie veut l’étiquette de héros sur les frontons de l’Etat islamiste. Et combien il faut ne pas s’aimer soi-même pour haïr. Qu’on ne se méprenne pas sur mes dires : il faut de la justice et des punitions, il faut se défendre et tous les moyens ne sont pas bons. Ce que je dis, c’est qu’à la source l’amour nous manque. Nous devons nous donner de l’amour, nous unir, ne pas nous séparer, ne pas s’entretuer. Je suis Charlie et je vous aime.

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