Hier à Sousse

Ce soir, je devais écrire un article sur le festival de roman noir, Les Pontons flingueurs qui se déroule actuellement à Annecy et sur les bords du lac.

Ce soir, je me suis rendue à l’inauguration du festival, j’ai recueilli les témoignages des organisateurs, des lecteurs, des auteurs…

Ce soir, je suis rentrée pour écrire mon article.

Pourtant, je ne parviens à me concentrer. Mes pensées vont vers ma famille qui vit à Sousse. Une belle et grande famille, avec des centaines de cousins, des oncles et des tantes. Des hommes et des femmes, terrassés par ce qui vient de se passer dans cette ville paisible. La jolie station balnéaire de Sousse et de son port El Kantaoui.

Sousse, c’est la ville où est née ma mère, c’est la ville de sa famille, les Chaïeb, c’est aussi la ville de mon père, Hédi Saadaoui.

Mon père et ma mère ont grandi côte à côte, ma mère dans une belle demeure de notable, mon père dans une minuscule et pauvre  maison de pêcheur.Hier à Sousse (2)

Ils ont grandi ensemble, sur la plage de la Souwa (qui signifie plage sauvage), ils se sont aimés, ils se sont mariés malgré leur différence de statut social.

Ils ont donné naissance à mes deux frères, Mejdi et Ghazy, et à ma sœur Lamia. Mon père, menuisier ébéniste, a décidé de quitter la Tunisie, quitter Sousse en 1964 pour venir en France, tenter sa chance, gagner sa vie, faire vivre sa famille. Et puis il y’a eu le regroupement familial, et puis je suis née, moi, Souhir, la petite française, en 1975, au bord de la méditerranée, juste en face.

Puis nous avons construit notre maison à Agde, une petite ville, une station balnéaire: son camp de naturiste qui faisait pouffer de rire la famille au bled,  mais où on père a fait son beurre.! Agde et son Cap, sorte de prolongement exaspéré et désinhibé de Sousse. Un ancien comptoir grec, aussi !

Hier à Sousse (1)Les années 80, le temps des vacances, juillet-aout, la 4L à ras bord de cadeaux de France, le retour aux sources programmée, une fois l’an. Destination le paradis. Destination Sousse.

Petite fille, Souhir et sa myriade de cousins et de cousines. Les retrouvailles! Je ne comprenais pas bien quand ils parlaient, mes nos jeux faisaient l’affaire; nos jeux d’eau, d’iode, de sable et de plantes grasses qui piquent sous les pieds nus.

Sousse, sa corniche, ses hôtels luxueux que l’on lorgnait en mangeant des pastèques, des glaces « gilatis » et des fricassés grasses et délicieuses.

Sousse, sa ferveur le soir venu, ses concerts, ses chants du muezzin, ses calèches, sa forteresse, ses nattes sur les toits où l’on dormait en écoutant la voix d’Oum Khartoum,  ses cascades de rires et de youyous les soirs de mariages, c’est à dire tous les soirs !

Aujourd’hui, c’est la claque, le coup de chlalaka très fort sur les fesses (la pire des punitions : le coup de claquette).

La ville centenaire, son architecture Fatimide, son histoire, Ibn Khaldoun, Saint Augustin… La muraille ancestrale  s’est effritée, et a laissé passer la gangrène islamiste.

Que s’est-il passé ?

Hier à Sousse (3)

Je pense à mon père, qui est retourné à Sousse à la fin de sa vie, pour y mourir et y être enterré, dans le cimetière non loin de la plage de la Souwa, sur la route de Monastir.  Je pense à mon fils, Naïm, venu se recueillir sur sa tombe il y’a deux ans, et mon petit dernier Lyad, qui avait tout juste trois ans, et qui cherchait un endroit où faire pipi, dans ce cimetière accablé de chaleur.

Je le sais, il aurait détesté vivre cela, mon père, cet enfant de Bourguiba, il aurait détesté ce carnage, cette furie…

Je le sais, il aurait brandi ses souvenirs d’enfant heureux, avec tous ses copains, ses cousins, ses amis juifs et catho.

Ma mère pleure ce soir, mes tantes et mes oncles, et ma myriade de cousins, de petits cousins, en Tunisie et ailleurs de part le monde.. Tous pleurent la Tunisie, tous sont horrifiés, tous sont abattus de voir leur révolution du jasmin glisser entre leurs doigts… accaparée , volée par des fous de Dieu.

Je pense à mon père. Allah irahamouh. Et à toutes les victimes. Toutes.

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