Rencontre avec Jean Paul Curnier

Il est l’homme libre, le penseur à contre-courant. Sans doute un de ceux qui observe notre monde contemporain avec l’œil cruellement juste du critique comme on ne le connaît plus. Pas nostalgique mais profondément ancré dans ce qui est l’histoire de la pensée de l’humanité, se méfiant pourtant de toute universalisation. Il travaille aujourd’hui pour dialoguer avec la génération de demain et nous offre un cycle de quatre conférences à Bonlieu Scène nationale pour affronter les questions fondamentales du vivre ensemble.

Très loin de l’intellectuel de variété surmédiatisé, il incarne sa pensée avec laquelle nous pourrons dialoguer pour construire ensemble l’avenir qui ne nous attendra pas sans ça.

Vous avez publié un nombre impressionnant d’ouvrages tout en choisissant un mode de diffusion alternatif à travers des petites maisons d’édition indépendantes et en vous écartant de toute médiatisation de masse. Votre démarche dénote déjà d’un engagement politique fort et à contre courant…

C’est vrai qu’on ne me pose jamais cette question, mais elle est profondément juste et fondée. C’est une grande préoccupation de ma part. Le choix de mes éditeurs se fait tout naturellement par sympathie politique ou éthique. Le métier d’un éditeur est la manière dont il choisi de faire vivre le livre, il faut absolument qu’il n’y ait pas de Malentendu (comme pouvait l’entendre Malraux) entre la vente, le discours public qui est porté sur le propos de l’écrit et le contenu même de celui-ci.

Vous prônez une indépendance de pensée ?

C’est le rôle du philosophe, c’est pour ça qu’ils sont rares aujourd’hui. Cela se transcrit dans le choix de la pratique de pensée. Il est hors de question pour moi de paraître dans une émission de télévision pour y figurer comme philosophe et pour y donner mon avis. Le temps de réflexion et de formation de la pensée n’est pas compatible avec celui de la télévision. Je considère les personnes se prétendant philosophes à la télévision comme philosophes de variété qui créent une pensée en quelques formules. On peut même considérer que cela fait du mal à la pensée et en dégoûte les gens parce que ça les en éloigne. Pour le coup les conditions sont telles que le Malentendu est assuré. Je ne suis pas un animateur, c’est un autre métier.

Vous vous privez pourtant d’une diffusion de votre pensée non négligeable en refusant ce média.

L’important n’est pas au plus grand nombre. La qualité prime évidemment sur la quantité. Développer une pensée argumentée n’est pas une chose évidente, je peux comparer ça à un sport, un défi. Il faut prendre le temps de ce développement et pouvoir être en contradiction et en dialogue avec les gens. Par ailleurs, j’accorde un peu plus de grâce à la radio qui peut, dans certaines émissions, plongée l’auditeur dans de bonnes conditions d’écoute.

Quel est le rôle du philosophe au XXIème siècle en France ?

C’est celui qui prend des risques énormes. Celui d’être à contre courant, rejeté et incompris parce que la société est faite de telle manière qu’elle n’accepte pas cela. Le philosophe n’est pas d’abord là pour se faire comprendre. Il est là pour construire une pensée suivant un enchainement intelligible et le risque est considérable de se laisser emporter par le conformisme. Notre siècle tend vers ce conformisme de pensée largement accompagné par le système marchand qui se veut par nature consensuel. Le philosophe ne doit pas être consensuel. C’est pourtant presque contre nature parce qu’en regardant l’histoire de l’humanité on voit que l’être humain n’a pas forcément envie de se distinguer par tous les moyens. Il veut faire parti du nombre, ça le rassure. C’est d’ailleurs pour ça que sont nées nos premières sociétés. La question est, qu’est-ce que pense le grand nombre ? De quoi vibre t-il ? Il faut rester vigilant à interroger cela constamment.

Cette position à contre-courant du philosophe ne se rapproche-t-elle pas de celle de l’artiste ?

Non je ne pense pas. Les artistes sont, pour la plupart, violements défaillants. Le philosophe doit déranger son époque, pas l’artiste. J’accorde à l’art un rôle beaucoup plus important. On fait tenir à l’art un substitut de la pensée. C’est à la fois dû au rôle défaillant de la philosophie et aux philosophes qui ne tiennent pas leurs rôles, mais aussi une mauvaise réponse à ce que doit faire l’art. Tout cela est terriblement difficile parce que si l’on considère que ce n’est pas à l’art mais au philosophe d’être agitateur de pensée, nous nous embarquons forcément face à une exigence extrêmement forte de l’histoire de l’art. La marché n’a rien à voir avec son rôle et l’art ne peut pas se pratiquer dans une filière de formation quelle qu’elle soit, il ne peut pas être un calibrage de ce que l’on attend de lui. L’art est à la société ce que la truffe est au chêne, ce champignon qui est pourtant une des choses les plus précieuses de la nature. Ce qui justifie le geste d’un artiste ne peut pas être autre chose que son œuvre. Personne ne la voulait, personne ne l’attendait.

Votre rôle de penseur tient en réalité en un rôle de provocation de la démocratie…

On peut considérer la démocratie comme la meilleure organisation politique qu’il soit, en tout cas la moins pire que nous ayons trouvé jusqu’à présent. Le problème c’est que nous ne la connaissons pas vraiment et qu’il faudrait arriver à la définir. Je pense qu’elle est beaucoup plus sauvage et primitive que ce qu’on le pense. Nietzsche parlait de la démocratie comme médiocratisation de tout parce que tout y est forcément moyen, cela peut être juste dans celles que nous vivons aujourd’hui mais pas dans ce qu’elle est dans son essence. La démocratie est en réalité violente, pas du tout apaisée et consensuelle. Le problème du régime politique que nous vivons aujourd’hui c’est qu’il est un système convaincu par lui-même et qui dans son fondement ne peut pas faire autrement. Nous avons universalisé notre système de valeurs mais pas notre système politique. On ne peut plus le juger, il est juge et parti parce qu’on ne peut pas s’en extraire. Or pour développer un esprit critique il faut forcément se décentrer de sa position.

Ce cycle de conférences est-il pour vous un moyen d’exercice de la démocratie ?

Disons que cela rentre dans le cadre d’une réflexion que je mène depuis quelques temps et qui fera l’objet d’un livre prochainement. La forme des conférences est moins complaisante que celle de l’écriture. Nous sommes confrontés à nos contradictions et devons argumenter face à d’autres personnes. Nous fréquenterons forcément l’essence de l’Homme et une sorte d’universalité, mais c’est une notion très compliquée. Il faut toujours savoir dans quelle condition on pense pour penser en terme universel. Typiquement, la démocratie en France ne veut pas dire la même chose qu’en Nouvelle-Guinée, il est très difficile de ne pas se situer dans une perspective lorsqu’on pense une formule. Ce qui m’intéresse, si on résume en trois axes, c’est le travail, la migration et la terre. Nous voulons quelque chose en encourageant le contraire. Il est important de replacer l’individu et l’utilité de chacun au centre de la société pour pouvoir avancer. Nous ne pouvons rien faire si certains sont en marge, il s’agit là de construire une vie qui est l’œuvre de tous, dont tout le monde se revendique.

C’est en réalité un regard et une action profondément tournés vers la nouvelle génération et l’avenir…

Je suis surpris de la facilité du dialogue engagé avec la génération des 20-30 ans d’aujourd’hui, ce qui n’était pas le cas il y a 15 ans. Aujourd’hui cette génération est plus cultivée, dans le sens où elle sait comment fonctionne le monde, empiriquement, c’est une richesse incroyable et il est maintenant nécessaire de savoir quoi faire de cet atout nouveau. En gagnant cette connaissance, a l’air de s’être perdu l’esprit critique. Cette génération ne sait pas quoi faire de ce savoir, elle n’a plus ce réflexe de regarder le revers des choses. Il faut penser le futur sous une forme qui n’est pas réactive (c’est-à- dire en réaction à et donc passive, docile – état de soumission qui semble requis par un système) mais en agissant, en prenant des décisions, en les construisant et en les appliquant. C’est encore une fois difficile parce que la construction de la société est telle qu’elle va à contre courant de cela. La société sait très bien faire semblant de tenir debout, nous devons, chacun à notre manière, la bousculer pour vérifier si elle est solide. Si c’est le cas elle ne tombera pas, si elle tombe c’est qu’elle devait tomber. En réalité c’est la maladie qui va bien. Ce qui va bien, va mal. La solution est la disparition du problème, pas la réponse. Il faut se débarrasser des problèmes techniques qui sont en réalité pansements de surface. C’est un voyage, une conquête à opérer et que nous amorcerons dans ces conférences / débats.

RDV le mardi 10 novembre 2016 à 18h30 à Bonlieu Scène nationale.

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Antoine Guillot

Directeur de Publication / Auteur / Metteur en scène

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