Richard III

Le sacre d’une équipe royale.

Voir Richard III en Avignon se méritait pour quiconque n’avait pas pu obtenir de places via la billetterie officielle. Prises d’assaut dès 11h alors que la représentation avait lieu à 18h, les marches de l’Opéra Grand Avignon ont vu de très nombreux spectateurs plus déterminés que jamais. Déjà, ne serait-ce que par cette expérience de l’attente et les rencontres fortuites, la soirée s’annonçait très belle et elle le fut.

Tenues de soirée, champagne, pluie de cotillons dorés, musique rock-électro-jazz en live de l’excellent batteur Thomas Witte… telle est l’entrée en matière ou plutôt l’invitation envers le public proposée par Thomas Ostermeier.
D’emblée, le spectateur capte toute la recherche sur le jeu, sur le travail mené sur des mois voire des années à la Schaubühne de Berlin ; ils sont vrais, justes, dans l’instant, complices entre eux et complices avec la salle.

Quelques instants passent avant que n’apparaisse le futur roi Richard, si boiteux, difforme et estropié, personnifié par Lars Eidinger. Dans cette arène de terre, transposée de Berlin en Avignon, l’acteur est sans cesse en contact avec le public.
Après avoir incarné Hamlet, Lars Eidinger était sans doute prêt pour ce nouveau rôle où il joue Richard comme un bouffon, un fourbe se jouant de son monde mais il a ce côté charmeur et séducteur, il fait du spectateur son plus fidèle allié qui en arriverait presque à cautionner ses actes.
Richard n’aime que lui, il est et demeure seul, s’enferme dans une solitude, se bat contre lui-même et ses démons et contre les autres qui veulent sa mort, mais les autres valent-ils mieux que lui ? Rien n’est moins sûr… Prenons l’exemple des deux petits princes, ils sont en conflit, dans la tension de savoir lequel des deux sera le futur roi. Comme souvent avec Shakespeare, une phrase cache une autre situation, et ces jeunes princes incarnés par des marionnettes sont l’exact reflet de circonstances complexes, ils ont un côté étrange, comme si quelque chose n’allait pas. Leur côté à la fois beau et mortuaire annonce déjà l’inéluctable.

Chacun peut se construire sa propre interprétation de la fin de ce roi. Richard en arrive à se grimer avec une pâte blanche, il porte un masque neutre. Il mène un combat à l’épée en solitaire, face à ses ennemis absents de la scène mais qui ont pourtant l’air tellement présents.
Il fini suspendu au micro qu’il a utilisé durant toute la représentation comme son élément de langage, de manipulation d’autrui… Est-ce un suicide, un assassinat, le reflet de la monstruosité d’un roi, de celle de la société qui l’entoure ? La question reste ouverte… Mais comme le dit si bien Thomas Ostermeier :  » Je préfère ne pas interpréter à fond la fin […] tout est possible. Je veux rester étonner en face de Shakespeare comme je suis étonné en face de la vie ».

La pièce met en scène l’ascension et la chute brutale d’un tyran, sans doute le plus sanguinaire et le plus cruel d’Angleterre. Alors bien sûr, se pose toujours la question de « Pourquoi mettre en scène une pièce de Shakespeare aujourd’hui ? ».
Faire une pièce totalement amorale où les frontières entre le bien et le mal ne sont pas définies clairement, où la représentation de ce tyran du XVème siècle reflète aussi bien les dictateurs du XXème que certains chefs d’État actuels, relève de l’évidence.
Les personnages de Shakespeare sont hantés par leurs propres démons, par leur mauvaise conscience, leurs regrets. La transposition contemporaine en est d’autant plus forte lorsque l’on se pose la question de savoir quelle civilisation veut-on quand l’on sait que chacun porte une part, d’inhumanité, de mal en lui ? Peut-on imaginer une société sans pouvoir ?

Le public ovationne l’équipe artistique, le triomphe est total. Il apparait comme une évidence que Thomas Ostermeier est un maitre, un génie indispensable du théâtre que nous voulons voir et revoir.
Au nom de ceux qui étaient mes compagnons ou ma famille d’un jour : MERCI à vous tous.

© Photographie : Christophe Raynaud de Lage

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Kristina D'Agostin

Rédactrice en chef de Carnet d'Art • Journaliste culturelle • Pour m'écrire : contact@carnetdart.com

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