Sa ïef Remmide

Le joueur.

Chorégraphe et interprète, il compose avec nos différences afin de tisser des liens entre les êtres. À travers sa démarche, ce rebelle pacifiste explore avec tout autant de force que de douceur des sujets sociétaux faisant sens avec ce qui peut nous unir.

Dans votre parcours, quels ont été les jalons qui vous ont menés vers la danse contemporaine ?

Adolescent, je faisais de la gymnastique. À cette époque, j’étais un peu en froid avec mes entraîneurs qui me poussaient à faire des compétitions et qui voulaient me faire entrer dans des dispositifs assez carrés. J’avais envie de casser cela. Quand j’ai découvert la danse hip-hop je me suis dit qu’elle était faite pour moi ; son aspect libre, avec de l’acrobatie, me parlait beaucoup et très vite j’ai commencé à faire des battles. Étant une personne curieuse, je me suis intéressé en parallèle à ce qui se faisait sur les plateaux de théâtre. Ce que j’ai pu voir m’a rapidement fait prendre conscience que je voulais être dans ce milieu, être sur scène pour pouvoir utiliser des mouvements afin de défendre des idées et des esthétiques chorégraphiques.

J’ai rencontré Colette Priou, danseuse et chorégraphe, qui m’a initié à la scène avec une pièce contemporaine. Puis j’ai connu différents artistes dont les danseurs de Sidi Larbi Cherkaoui et le pédagogue David Zambrano. Ce sont des personnes qui m’ont beaucoup apporté car je me suis formé à leur côté en Belgique. Cette voie m’a permis de me nourrir d’une autre gestuelle. Par ailleurs, je commençais de plus en plus à travailler, scéniquement parlant, j’ai eu une proposition de Mourad Merzouki pour le spectacle Yo Gee Ti et j’ai par la suite été interprète dans la compagnie de Rachid Ouramdane sur deux pièces : Polices ! et Tenir le temps.

Comment s’est passé le glissement de votre position d’interprète à celle de chorégraphe ?

En 2011, il y a eu ma rencontre avec le Japon qui a été un évènement déterminant que ce soit dans ma posture ou dans la manière dont je peux réfléchir ou me comporter en tant que personne. À la base, l’objectif de ce voyage était d’étudier la danse hip-hop et la culture japonaise. J’ai rencontré des danseurs qui ne parlaient pas la même langue que moi et qui avaient une façon de bouger complètement différente. Ensemble, nous étions motivés pour expérimenter des choses, pas forcément pour construire des spectacles mais pour être dans une ambiance de laboratoire de travail. J’ai senti, dans cette différence qui était très marquée des uns par rapport aux autres, un lien qui, lui, était très fort, au point que nous n’avions pas besoin de parler la même langue pour nous comprendre.

Plus tard, j’étais en tournée avec Tenir le temps au moment où il y a eu le Bataclan. La question s’est posée d’annuler ou pas le spectacle notamment pour des raisons de sécurité. Tous les débats qui ont suivi les attentats sur les questions de terrorisme, de confession religieuse, m’ont interpellé. Je me suis dit que l’on oubliait quelque chose de fondamental, notre part d’humanité ; qu’il fallait faire très attention à ne pas faire d’amalgame ou de généralité. Au Japon, j’ai vécu des expériences qui m’ont montré tout le contraire de ce que pouvait véhiculer les médias à ce moment-là. La différence est importante, elle permet de se nourrir les uns les autres et d’apprendre tout simplement.

Il m’est donc venu l’idée de créer NaKaMa comme une nécessité. J’ai franchi le pas et je me suis mis à porter un projet avec tout ce que cela implique derrière. Sans être dans le militantisme ou la revendication, je voulais (re)partir de ce fait : on a des différences spécifiques et marquées mais comment peut-on faire, avec ces différences-là, ensemble ; et pas seulement vivre ensemble dans un contexte actuel où nos peurs ont tendance à créer de la distance entre les individus. C’est la problématique centrale de NaKaMa. Si je devais mettre une thématique sur ce qui m’anime, ce serait celle du lien : relier, être en lien avec les autres et questionner par rapport à cela. Je pense que c’est un axe de recherches que je vais éprouver durant les prochaines années.

Saïef Remmide © Laurent Cousin.

Quel regard portez-vous sur cette première pièce chorégraphique ?

Quand NaKaMa a été créé en 2018, j’étais un petit peu frustré. J’avais l’impression de ne pas avoir réussi à être allé au bout, je me suis laissé prendre par le temps. Mais le fait que cette pièce ait vécu m’a permis d’améliorer et de repenser certaines choses. Cela m’a aussi permis d’être en interaction avec le public car, quasiment sur chaque date, des rencontres étaient organisées. Je pouvais ainsi exposer ma démarche chorégraphique et ce que je souhaitais transmettre à travers ce spectacle. Je ne peux pas parler de lien si je ne le vis pas avec le public. Le plateau est un peu comme un prétexte pour créer et nourrir un échange avec l’autre. Il est important pour moi de savoir de quelle manière les gens peuvent être touchés.

NaKaMa a des rapports assez différents selon les publics. Par exemple, les plus jeunes retiennent assez souvent un passage où il y a l’idée d’être en confrontation mais toujours avec les notions de bienveillance et de respect de l’autre ; dans ce duo, il y a des coups, des gifles. Cet aspect que l’on pourrait percevoir comme « violent » en tant qu’adulte est vu tout autrement par les enfants qui arrivent à se dire : tout va bien, ils sont comme deux lions en train de jouer, d’apprendre l’un de l’autre pour survivre dans un écosystème hostile. C’est ce type de paradoxes que j’ai notamment voulu donner à voir. NaKaMa est une pièce qui vit et qui me nourrit en fonction des différents jeux que nous avons.

Vous évoquez le lien que vous entretenez avec les publics. Plus largement, quelle place tient la médiation dans votre démarche ?

Dans le cadre de mes actions de médiation, je vais à la rencontre de tous les publics : des enfants aux seniors. Je passe par la dimension du jeu qui permet d’entrer en relation avec l’autre et qui ouvre la possibilité d’aborder les premiers touchers car il n’est pas évident pour quelqu’un qui n’a jamais fait de pratique en danse de prendre conscience de son corps ou du corps de l’autre. Le jeu permet d’apprendre de façon plaisante et de manière beaucoup plus efficiente. Je me pose souvent la question de comment traduire telle ou telle technique en passant par le jeu. Dans ma façon de faire, beaucoup de choses se font à deux ou en groupe.

Je m’inspire également de jeux venant des arts martiaux : je me laisse toucher/pas toucher, j’ai confiance/pas confiance, des jeux avec les sens (en ayant les yeux bandés), etc. Cela permet de mettre en lien et d’ouvrir les consciences. Je suis aussi la pédagogie d’Alexandre Del Perugia qui a codirigé le Centre National des Arts du Cirque à Châlons-en-Champagne. Je me suis rendu compte qu’en jouant je pouvais penser différemment le mouvement, trouver une justesse d’interprétation et de relation à l’autre plus honnête. Le jeu est un prétexte ou une clé qui va nous permettre de rentrer en lien avec l’autre. C’est ce que je fais autant dans mes volets culturels que dans ma démarche de travail.

NaKaMa mis en scène par Saïef Remmide (2018) © Alexandre Castaing.

À partir de la saison 2019/2020, vous allez être en résidence partagée avec la compagnie de Sylvie Santi au Théâtre des Collines d’Annecy. Comment envisagez-vous cette nouvelle « étape » ?

Avec Sylvie Santi nous convergeons vers des notions communes, telles que le jeu, la relation à l’altérité, le paradoxe. Pour autant, nos objets artistiques sont différents. Sylvie questionne les jeux dits « de masques » (jeux de rôles, jeux poétiques, jeux d’éloquence) tandis que je travaille plutôt autour des jeux dits « de vertiges » (jeux de mouvements, jeux d’équilibres, de déséquilibres et d’acrobaties). Nous souhaitons à la fois donner des ateliers spécifiques à nos matières artistiques et co-construire certains temps de travail sur le volet de la médiation, comme par exemple le premier stage que nous donnerons ensemble : « Éloquence, un pied qui danse », qui associe nos deux pratiques. Sur le volet de la création, nous resterons chacun sur nos objets de recherches. Dans le cadre de cette résidence, je sais que je vais pouvoir m’exprimer et faire avec les autres en bonne intelligence. Là où j’en suis et pour être clair, si demain on me demande d’animer des ateliers de hip-hop traditionnel, je refuserai car ce n’est plus ce qui me nourrit. Le hip-hop m’a bien évidemment constitué, je ne tire pas un trait là-dessus, mais je suis aujourd’hui animé par d’autres questionnements.

Quels sont les questionnements qui vous animent aujourd’hui ?

J’adore le moment que je vis, j’ouvre à fond l’entonnoir, je me perds et je reviens. Actuellement, je me questionne sur le rapport que l’on a avec soi dans un tout. C’est la notion de complexité dont parle notamment très bien Edgar Morin. Étymologiquement, complexus veut dire « tisser ensemble ». C’est être quelque part contre la pensée binaire, contre ce que j’appelle la disjonction. Alors si l’on pense au fait de relier, c’est quelque part trouver du lien et du sens pour que les choses différentes se rejoignent.

Je veux voir au-delà des individus, au sein d’une espèce, d’une société, au sein des connaissances, finalement, être moins spécialisé sur un point en particulier mais essayer de m’ouvrir un maximum pour voir ce qui peut relier. Je souhaite travailler sur un attribut du lien qui est l’élasticité. Pour moi, c’est parler du rapport que les personnes pourraient avoir, c’est comment je me positionne par rapport à quelqu’un et de quelle manière je me relie à son énergie. Comment je me laisse le temps de recevoir pour ensuite donner et alimenter. Cela me parle et je livre cela de façon assez instinctive vu que mes recherches sont toutes récentes.

Quand on voit ce qui se passe au niveau sociétal, il est parfois intéressant de redevenir naïf et de revenir à l’autre, réellement. Il y a énormément de faits qui me font réagir et j’aimerais traiter des sujets qui me tiennent à cœur avec une certaine douceur tout en conservant une certaine puissance. J’aime garder ma part de raison et ne pas être sous le coup de l’émotion qui m’amènerait dans une forme de passion qui pourrait m’aveugler. Aujourd’hui, je sens que l’on est très dans le yang, dans la force émettrice, que l’on parle trop et que l’on ne s’écoute pas assez. On est dans une phase de transition où l’on ne peut plus rester dans le schéma que l’on avait jusqu’à présent. Il va nous falloir apprendre à faire autrement, une nouvelle vague arrive et on va devoir apprendre à la surfer.

Photographie : Saïef Remmide © Laurent Cousin.

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Kristina D'Agostin

Rédactrice en chef de Carnet d'Art • Journaliste culturelle • Pour m'écrire : contact@carnetdart.com

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