Saint-Pierre de la Martinique

quand la terre a le diable au corps.

À 85 mètres de fond gît le corps d’un bateau.
C’était un fameux trois mats en fer, de 566 tonneaux, construit en 1862 à Liverpool. Il appartenait à la maison Rozier de Nantes, immatriculé à la Marine Marchande sous le numéro 356. Le Tamaya a coulé avec la totalité de son équipage le 8 mai 1902.

Ce jour-là, à 8 heures du matin, l’éruption de la Montagne Pelée a fait disparaître la jolie ville de Saint-Pierre de la Martinique et ses habitants en quelques secondes. Un bruit énorme et c’est la montagne qui s’ouvre, laissant jaillir un nuage de cendres, de boues, de gaz. C’est une masse presque solide qui enfle, se gonfle, roule et éclate en nuages de feu. Et puis c’est le basculement vers la ville. La lumière du jour n’est plus, les premières maisons sont touchées, pulvérisées…

30 631 personnes, hommes, femmes, enfants, blancs, noirs, pauvres ou riches, croyants ou sorciers, gendarmes ou voleurs, femmes de coeur ou de petite vertu, ont disparu dans un uniforme magma. Etouffés, corps carbonisés, corps éclatés par le fleuve de feu. Saint-Pierre est balayé.
Ce jour-là, le Tamaya s’est enfoncé dans les eaux des Caraïbes. Il n’a pas été le seul, une quarantaine de navires, petits et grands, ont été anéantis. Son commandant, Théophile Mahéo et les douze matelots ont vu ce nuage dévastateur dévaler les pentes de la montagne, franchissant tous les obstacles, traverser la ville et rebondir sur la mer qui se creuse, frappant les bateaux de plein fouet dans la rade et éclatant les plus légers. L’obscurité est totale, les cendres brûlantes aveuglent les hommes et enflamment tout sur leur passage.

c’est la montagne qui s’ouvre laissant jaillir un nuage de cendres.

Les mâts, les gréements, les coques, les équipages et les cargaisons disparaissent sous cette force. Les bateaux les plus lourds sont couchés, démâtés dans les minutes qui suivent et ils coulent. La Gabrielle, le Grappler, le Clementina, et d’autres disparaissent dans les flots. Le Tamaya, le Sacro Cuore, l’Arama sont transformés en brûlots et s’enfoncent bientôt inexorablement.

Le Roraima, un grand vapeur de la compagnie Québec Line est couché, en feu à l’arrière. Les passagers qui étaient dans leurs cabines sont morts asphyxiés par les gaz ou encore noyés par l’eau entrée par tribord. De tous côtés agonisent des brûlés, il reste quatre hommes d’équipage valides à bord.

Sur le Roddam, le passage du nuage dévastateur a épargné certains marins qui avaient trouvé refuge à l’intérieur, une partie de ceux qui étaient sur le pont ont été balayés, précipités à la mer dans une eau bouillante, les autres sont atrocement brûlés. Deux minutes qui semblent durer des heures, les cendres meurtrières sont suivies d’une pluie de boue qui adhère partout, formant un moule de plâtre sur les corps. Le Roddam réussit après maintes manœuvres à sortir de la rade, sans pouvoir porter secours au Roraima qui est pourtant tout près, ce dernier brûlera trois jours avant de couler. Au large, un navire assiste impuissant à la catastrophe, c’est un câblier français, le Pouyer Quertier, qui émet le message suivant :

« S.O.S. saint-pierre détruit par éruption montagne Pelée S.O.S. »
Il est 8h03.

Jamais les équipages des bateaux qui arriveront plus tard dans la journée pour porter secours n’oublieront cette vision de cauchemar, cette mer grise couverte de débris, les hurlements de douleur des survivants sur les coques en feu et au bout de cette rade les ruines fumantes de celle qui fut la perle des Caraïbes.

Trois jours plus tard, dans ces ruines, encore fumantes et envahies d’une puanteur insoutenable, seront retrouvés deux hommes. Derrière les murs épais de sa cellule de prison, Auguste Ciparis est grièvement brûlé mais vivant. Plus loin, Léon Compère, le cordonnier, doit sa survie au cagibi bien enterré dans lequel il se trouvait. Ils sont les deux seuls survivants de Saint-Pierre.

Mars 1990, rencontre avec Michel Metery.

C’est lors d’un stage de plongée sous-marine au Carbet à la Martinique que je rencontre Michel Metery. Il est le directeur du centre, moniteur de plongée bien sûr mais beaucoup plus. Ses yeux bleus et rieurs me séduisent d’emblée et puis l’homme est un passionné. C’est sur la terrasse de sa maison de bois sur la colline, sous l’œil d’un perroquet assez peu bavard et avec à la main un Ti ’punch, que Michel nous a raconté au fil des jours son incroyable aventure.

Une pêche pas ordinaire !

En 1972, Michel, originaire de Montélimar, s’installe en Martinique et dirige un hôtel avec un ami. Passionné de plongée, il peut dans cet endroit donner libre cours à sa passion et les gens du coin le connaissent. Un soir de février 1974, un de ses amis lui demande s’ il peut aider un cousin, pêcheur à Saint-Pierre, dont le filet est resté accroché dans les fonds au beau milieu de la rade. Ces filets sont l’outil de travail de ces petits artisans et leur perte peut plonger une famille dans la misère.

Voilà donc Michel au petit matin sur le bateau avec son matériel, il estime la profondeur à 35 – 40 mètres, bref, une plongée banale dans cette eau tiède et limpide. Il descend lentement en suivant le filet, flotteur après flotteur, regardant au passage les poissons pris dans les mailles. Impression de paix, silence que seul le bruit du détendeur vient troubler. La luminosité est exceptionnelle et puis soudain apparaît devant lui, à une trentaine de mètres, la masse d’un bateau sur sa quille.

Oubliés le filet et le but de la plongée ; Michel survole l’épave qu’il estime être un voilier et qu’une extraordinaire vie marine a colonisé. Posée sur le sable gris, toute la coque est recouverte de coraux, d’une flore colorée et entourée de poissons tout aussi colorés pour certains comme les perroquets, les demoiselles… Deux grands mats sont couchés, perpendiculaires à la coque puis une ancre se dresse vers la surface. Michel se remémore l’effroyable catastrophe de Saint Pierre mais jamais il n’avait ressenti aussi nettement ce rappel dramatique d’un passé enfoui. Ce bateau avait vécu l’indescriptible drame !
Revenu à la réalité, il décroche avec son couteau le filet pris dans un enchevêtrement de poutres du voilier puis remonte lentement vers la surface, vers la vie.

Ce voilier était la Gabrielle, quelques pêcheurs avaient vu les épaves sans en parler, mais Michel va fouiller dans les archives et l’un après l’autre va retrouver les restes des plus grands bateaux. Suivront des rencontres, des histoires d’amitiés avec Albert Falco, plongeur puis capitaine sur la Calypso qui amèneront dans la baie de Saint-Pierre le commandant Cousteau en 1979 avec sa soucoupe plongeante. Il terminera ici son film La fortune des mers.

Michel va plonger encore et encore, faire partager sa passion, tout répertorier. Il connaitra des émotions intenses, il a aussi failli y laisser la vie. Plonger à des profondeurs extrêmes n’est pas sans risque. Si la Gabrielle est à 30 mètres de fond, le Roraima est à 50 mètres et le Tamaya à 85 mètres de fond… Il est l’auteur d’un livre qui raconte cette fabuleuse aventure, Tamaya, les épaves de Saint Pierre.

il connaîtra des émotions intenses…mais allez voir au fond de l’eau…

Et maintenant…

Michel vit toujours en Martinique. Avec son ami Falco ils ont œuvré pour la protection de ces fonds qui leur sont chers et ont obtenu un prix pour un film qui rend hommage à la nature, aux biodiversités et à l’évolution du récif corallien. Albert Falco est décédé en avril 2012.

Saint-Pierre est aujourd’hui une jolie petite ville, classée « ville d’art et d’histoire ». Elle compte 4 500 habitants, son activité principale est basée sur le tourisme avec la plongée sur les épaves bien entendu !
Elle n’a plus l’importance de la ville de 1 900 qui était surnommée « le Paris des Isles » avec son réseau d’éclairage urbain électrique, son tramway, son théâtre de 800 places, sa chambre de commerce. Elle était à l’époque la capitale économique et culturelle de toutes les Antilles.

Mais il faut aller flâner dans ses rues, visiter les ruines recouvertes parfois de végétation luxuriante, voir le cachot de Ciparis, aller dans les musées, s’imprégner de cette atmosphère et lever humblement les yeux vers la Montagne Pelée. La baie est superbe avec sa plage de sable gris, mais allez voir au fond de l’eau…

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