Voyage, voyage

En musique, on a des origines, une famille, des racines. Qu’on l’abhorre ou qu’on l’adore, une chose est sûre : un héritage, ça pèse son poids mais ça donne des ailes.

En ce début d’année 2018, une question a hanté l’esprit de tous les Français : Laura Smet et David Hallyday toucheront-ils leur part de l’héritage de papounet Johnny ? En effet, au-delà du deuil national provoqué par la mort de notre gloire nationale, le scandale autour de son héritage met en lumière une problématique oubliée lors des nombreuses morts de musiciens ces dernières années : leurs enfants ont-ils tous été déshérités au profit de leur veuf.ve et si oui, pourquoi ? Malheureusement, Carnet d’Art ne donnant pas à ses chroniqueurs les moyens de faire du journalisme d’investigation, nous délaisserons ce sujet brûlant pour nous consacrer à celui beaucoup moins cher de l’héritage musical laissé en France par quelques grandes figures de la chanson (exit Johnny : il est trop tôt pour savoir s’il laissera lui aussi une trace indélébile dans cet art universel – ce langage sans mots – qu’est la musique). Et comme la chanson hexagonale ne saurait accaparer toute notre attention, nous tournerons notre regard du côté de l’Afrique. L’histoire mouvementée de ce continent, ses relations sans cesse renouvelées avec le reste du monde ont conduit à un brassage d’héritages et d’influences qui façonne les musiques contemporaines et qui est donc passionnant à explorer.

Des visages, des figures.

Serge Gainsbourg échappe à la déferlante de décès qui secoue le secteur culturel ces derniers temps puisqu’il est mort en 1991 – un laps temporel raisonnable dans la perspective d’une analyse musicologique. Bien qu’il ait déjà une grande influence sur ses contemporains, acquise au cours des années 1970 et 1980, sa mort a été l’occasion pour une nouvelle génération de s’approprier la musique de ce chanteur en remontant le fil de sa carrière. À tel point qu’un album comme Histoire de Melody Nelson (1971), qui a été un bide à sa sortie, est aujourd’hui considéré comme un des plus grands de l’histoire de la chanson française. Son influence est certaine sur des artistes aussi différents que Benjamin Biolay, Étienne Daho ou l’Australien Mick Harvey (ex-membre du groupe de Nick Cave, Bad Seeds). Mais Gainsbourg lui-même n’était pas avare d’influences et aimait à reprendre des thèmes du répertoire classique pour bâtir ses mélodies (Brahms, Chopin, Beethoven et Dvořák notamment). Une façon pour lui de redorer le blason de cet art mineur qu’est la chanson en mettant en avant un héritage musical culturellement valorisé. C’est aujourd’hui lui qui lègue un précieux héritage à la chanson française à travers son œuvre, en attestent les multiples albums hommage, films, documentaires et livres qui lui ont été consacrés depuis son décès.

Serge Gainsbourg n’est bien entendu pas le seul à avoir laissé un héritage considérable. En France, les indétrônables figures de la chanson que sont Barbara, Jacques Brel ou Georges Brassens (pour ne citer qu’elles) ont elles aussi influencé profondément des générations de musiciens. Ainsi, c’est à Georges Brassens que l’on doit d’avoir popularisé la figure du chanteur à guitare. L’ombre de la longue dame brune plane quant à elle sur toute chanteuse assumant l’héritage de la chanson Rive Gauche. Au-delà de la qualité de leurs textes, de leurs voix, de leurs mélodies, ces figures nous ont laissé en héritage des postures, une façon de voir leur métier, de le réinventer. De quoi ouvrir le champ des possibles pour les générations suivantes, qui voient que l’audace et la singularité peuvent être fructueuses.

Territoires et transmission.

Si l’héritage des musiciens se transmet dans le temps, d’une génération à une autre, il est également intéressant d’envisager la question sous l’angle des territoires. L’histoire de la traite négrière puis l’histoire coloniale sont riches d’échanges sources de musiques nouvelles, bâtardes, créoles.

Tout d’abord, les migrations européennes et africaines vers les Antilles et les Amériques liées au commerce triangulaire amènent les individus qui les composent à accoucher de nouvelles musiques. Fruits du morcellement des mémoires africaines, mises à mal par le processus cruel de l’esclavage, et de l’hybridation d’avec les musiques importées par les colons européens, ces musiques diversifiées composent la base de ce que seront les musiques populaires mondiales du XXe siècle. Pour ne citer que quelques exemples, des genres fondamentaux apparus au XXe siècle comme le jazz, le blues ou le reggae sont issus de ce phénomène de créolisation.

L’abolition progressive de l’esclavage au cour du XIXe siècle amènera, si ce n’est à une reconnaissance, à une première diffusion en Europe des musiques issues des territoires colonisés lors des expositions universelles de 1889 et 1900 à Paris. Auparavant, les compositeurs européens n’avaient eu accès aux musiques de ces territoires que par le biais de transcriptions forcément inexactes et se contentaient, dans leurs compositions, de références exotiques à des musiques issues de territoires fantasmés plutôt qu’éprouvés. Ce goût de l’orientalisme fait place au cours du XIXe siècle et durant la première partie du XXe siècle à celui du primitivisme : tout élément musical échappant au langage tonal, qui est au cœur de la musique savante occidentale, est qualifié de primitif, ce qui revêt selon les époques une connotation plus ou moins péjorative. À nouveau, les éléments musicaux extra-européens sont davantage fantasmés que véritablement assimilés. En effet, bien que ces compositeurs aient l’occasion d’entendre en direct ces musiques lors des expositions universelles, les contacts restent sporadiques : ni Debussy ni Ravel ne poussent le vice jusqu’à voyager pour étudier en profondeur ces langages musicaux qui les fascinent.

Du côté africain, l’influence des musiques européennes est importante et commence dès les premiers contacts entre les deux continents, au XVe siècle, soit bien avant la période officielle de la colonisation (1884 – 1957). À travers les institutions comme la religion et l’armée, des répertoires et instruments se diffusent. Il faut souligner qu’avant la colonisation européenne, les Africains avaient déjà des contacts avec des étrangers et il est probable que certains instruments considérés aujourd’hui comme typiquement africains (comme le xylophone) aient en réalité été importés d’autres continents. Cela montre la capacité d’absorption et de transformation dont font preuve les musiciens africains : elle est constitutive des musiques africaines encore aujourd’hui. Ainsi des styles comme le highlife au Ghana ou l’afrobeat nigérian, emblèmes d’une musique populaire africaine appelée à connaître un succès mondial, pratiquent un syncrétisme né des héritages musicaux pluriels liés à la colonisation.

Ibrahima Sylla (1989) © Syllart Records.

Africain à Paris.

L’indépendance progressive des colonies européennes en Afrique et aux Antilles (Haïti est en 1804 la première République noire indépendante) transforme les circulations entre Europe et Afrique. En France, les anciennes colonies d’Afrique de l’Ouest devenues des républiques indépendantes sont pourvoyeuses d’hommes et de femmes migrant vers notre capitale. C’est ainsi qu’à partir de la deuxième moitié du XXe siècle, Paris devient une plaque tournante des musiques africaines. Les labels parisiens Syllart Records et Nø Format accompagnent ce mouvement et contribuent par leurs catalogues à la diversité des musiques franco-africaines.

En 1978, le Sénégalais Ibrahima Sylla, alors étudiant en droit, fonde à Paris le label Syllart Records. Constatant le manque de structures pour promouvoir la musique en Afrique, il s’attache à produire des artistes africains mais également à sauvegarder le patrimoine musical d’Afrique de l’Ouest en rééditant des productions emblématiques (à travers notamment la série African Pearls). Ibrahima Sylla bénéficie en France d’un vivier de musiciens et d’une large audience auprès de la diaspora africaine de Paris. Mais ses productions dépassent largement ce cercle et beaucoup connaîtront le succès sur le continent, faisant de Syllart Records un acteur incontournable des musiques africaines contemporaines. Syllart Records contribue à l’émergence d’artistes à la renommée internationale comme Youssou N’Dour ou Salif Keita et à la popularisation de styles parmi lesquels le soukouss ou le zouk mandingue. Également investi sur le front de la musique afro-cubaine, Ibrahima Sylla fonde en 1993 le groupe Africando, qui réunit des artistes de différents pays d’Afrique de l’Ouest. Si l’audience des musiques africaines est plutôt limitée en France, elles ont une influence considérable sur la jeunesse française afro-descendante qui synthétise dans sa production sa double culture. L’héritage des musiques africaines est ainsi omniprésent dans le rap et la pop française, chez des artistes aussi différents que Booba ou Stromae, à tel point que Binetou Sylla (qui a repris le label à la mort de son père en 2013) parle d’une véritable révolution afro en cours dans la scène musicale française.

Le label Nø Format, fondé en 2004 à Paris par Laurent Bizot, favorise quant à lui les collaborations entre artistes européens et africains. Les albums Chamber music (2010) et Musique de nuit (2015) réunissent le violoncelliste français Vincent Ségal et le joueur de kora malien Ballaké Sissoko. C’est également à l’initiative de ce label que s’est formé le trio Toto Bona Lokua, réunissant le temps de deux albums (parus en 2004 et 2017) le Martiniquais Gérald Toto, le Congolais Lokua Kanza et le Camerounais Richard Bona. En parallèle de ces échanges, Nø Format produit aussi des artistes africains en solo, comme Oumou Sangaré, Mamani Keïta ou Kassé Mani Diabaté, tantôt dans l’optique de confronter leur univers à des producteurs européens, tantôt dans une forme plus traditionnelle. Les productions de ce label sont à l’image d’une scène musicale mondialisée, où les métissages entre styles musicaux sont devenus une norme. Mais loin de l’image caricaturale souvent véhiculée par les « musiques du monde », Nø Format s’attache au contraire à faire émerger des artistes dans leur singularité. Les traditions sont revisitées à l’aune de notre modernité, les langages confrontés. Le dernier album de Mélissa Laveaux, Radio Siwèl, résume en une artiste cette dialectique : née au Canada de parents haïtiens, l’artiste revisite la musique traditionnelle de l’île à l’aune de son parcours musical, alors qu’elle a été privée de cet héritage durant son enfance.

Remonter le fil des histoires fracturées et inventer les parties manquantes : c’est sans doute ainsi que la notion d’héritage doit se comprendre aujourd’hui, une notion mouvante sous ses dehors figés, personnelle malgré sa dimension universelle. Au final, il appartient à chaque artiste de s’inventer une famille et en créant, de poursuivre son histoire.

Image à la Une © Galerie Ruffieux-Bril, La Danse par Lamine Maïga, technique mixte sur radiographie.

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