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#JeSuisGosselin

Gosselin a tout d’un grand, avec son spectacle fleuve de douze heures il use de tous les outils nécessaires aux grands metteurs en scène de ce monde pour inscrire son spectacle dans l’histoire. On salue la performance polyglotte des acteurs, l’allemand, le français, l’anglais et l’espagnol sont au rendez-vous. On lève notre chapeau à une musique d’une beauté à faire trembler les murs de La FabricA, lieu de création et de représentation de ce spectacle à Avignon. On applaudit longuement les comédiens et nous-mêmes pour la performance qu’est de tenir l’attention et l’intérêt sur une telle durée. On se régale de l’œuvre monumentale inachevée et publiée à titre posthume de Roberto Bolaño. On se confronte à un sujet difficile et essentiel. On profite de ces comédiens hors pair, de ces décors magistraux, mobiles, à deux niveaux. On se laisse prendre par le jeu de lumières et la fumée. On est heureux des différentes adresses. On mange à volonté de la vidéo en direct. On sait que l’on vit un moment historique parce que… Un tel format est rare à La FabricA (rires)…

Le problème de Gosselin sur ce spectacle n’est pas compliqué. Tout ceci a l’apparence nécessaire pour le projeter dans la cours des grands, mouvement qu’il avait déjà engagé avec Les particules élémentaires salué unanimement par la critique et les spectateurs d’Avignon, de France, et de Navarre, il a tout d’un géant mais fait semblant. En fait ce spectacle bénéficie d’une jolie gueule mais est complètement vide. Il emporte le spectateur dans une envolée intellectuelle qui ne peut que le rendre passif, et qui ne peut donc que le satisfaire (puisqu’on sait depuis bien longtemps maintenant que spectateur passif est équivalent à spectateur satisfait).

Gosselin nous endort avec une carte de visite à en faire pâlir toutes les compagnies françaises. Il signe là un spectacle très intelligent que nous ne pouvons pas qualifier de lisse, de propre, de gentil, de par les moyens techniques déployés et les subterfuges utilisés pour se débarrasser de pans entiers du marathon qu’inflige ce texte qu’il n’a absolument pas voulu toucher. Pourtant ce spectacle est lisse, propre et gentil. On regrette l’absence d’évolution de la folie créatrice qui apporterait un intérêt à ces douze heures. Gosselin a les moyens financiers mais se laisse sans doute déborder par ce qui lui est donné par ce système vérolé. Il justifie son enveloppe budgétaire par une technique mal maîtrisée, micros pas allumés au bon moment, manipulations de ces imposants modules-scènes très hasardeuses, vidéo sans grand intérêt qui ne jouit pas d’une belle originalité, même pas d’une véritable maîtrise technique (sauts de l’image, transitions un peu aventureuses…). Tout cela donne l’impression d’un enfant gâté à qui on a donné un nouveau jouet un peu compliqué à manipuler. Je crois qu’on appelle cela du gâchis.

Et là se pose alors une question centrale sur l’état du théâtre français et du système dans lequel nous sommes embourbés. Gosselin construit son théâtre sur la propreté, la sagesse, la maîtrise (qui faisait la force et le talon d’Achille des Particules élémentaires qui présentait une maîtrise parfaite du plateau, nous plaçait dans une position de délectation mais n’était pas forcément approprié à un Houellebecq qui se veut sali, vomi et déchiré). Le problème est que le spectaculaire insufflé à 2666 n’est pas véritablement maîtrisé et que la propreté et la sagesse ne sont pas vraiment adaptées à un spectacle de douze heures si on veut ne pas s’ennuyer (et on le veut). Ce manque de douceur, de finesse, de féminité nous fait glisser vers une indécence à la limite du supportable quand on pense à ces dizaines de dizaines de milliers d’euros accordés par des coproducteurs aveuglés qui se permettent de parier sur une nouvelle figure starifiée du théâtre français qui se regarde le nombril. Le problème de Gosselin est qu’il a tout eu tout de suite, qu’il est jeune et que personne n’a dû œuvrer à refréner sa mégalomanie. Ce garçon est sans doute très sympathique mais il perd ici son urgence à dire et sa nécessité de raconter cette histoire si essentielle à entendre aujourd’hui. On ne sent en rien son urgence à dire cette parole… Lui qui est pourtant si attaché à un texte qu’il a élevé au rang du sacré et n’ose pas toucher pour ne pas le dénaturer. Il n’y a aucune indignation, aucune évolution au cours de toutes ces heures durant lesquelles il nous tient la jambe. C’est effrayant cette standardisation. Lorsqu’on est metteur en scène on peut se planter, et lui se plante, mais il n’avait pas le droit sur un tel texte, dans un tel lieu, avec une telle attente. La profession du spectacle ou de la critique ne lui en tiendra pas rigueur… Moi si.

Quand on pense à cette orgie sidaïque on ne peut que pleurer, où sont les soutiens à ces metteurs en scène qui eux ont des choses importantes, belles et nécessaire à exprimer ? Gosselin passe à côté d’un élément essentiel de l’œuvre de Bolaño qui rend ce spectacle plat et vide de sens, l’aspect épique du récit. Il confond sans doute l’épique au spectaculaire. C’est dommage. Il laisse à l’abandon ses acteurs d’un courage exemplaire qui s’engouffrent dans des monologues durant parfois plus de trente minutes sans respirer, sans vivre. Qui jouent du coup en pléonasme du texte…C’est bon… On a compris. Ces tunnels sont assassins pour ces comédiens comme pour les spectateurs et installent la performance dans une musique redondante. Le plus horrible de tous est sans doute le plus âgé de la troupe, qui joue presque faux, on salue la part féminine du groupe qui est un des rares éléments à tenir à bout de bras le spectacle. La musique est excellente mais très significative de la tumeur de cette création. Elle nous prend par la main, nous indique quoi penser, où et comment regarder (comme la vidéo utilisée à outrance d’ailleurs, comme une envie d’en vomir tellement il nous en fait manger), elle nous conditionne et nous prive de notre liberté, elle nous rend passif et personnellement la passivité au théâtre…

C’est drôle (parce qu’il vaut quand même mieux en sourire) la façon dont Gosselin se prive lui-même de liberté. Au nom du respect du texte et de l’invention du nouveau genre théâtral dont il se fait figure de proue, l’adaptation de romans sur scène, il n’ose rien toucher au texte de Bolaño et nous oblige à être spectateur littéraire, j’en veux pour preuve la demi-heure passée à la troisième partie à lire le texte défilant sur la moustiquaire nous séparant de la scène. NB : Moustiquaire, élément indispensable à utiliser pour entrer dans la cour des grands.

On note aussi le manque d’inventivité de ce Gosselin qui se défile sur bien des points décidément. Les structures très contraignantes imaginées par celui qui doit être son super pote, Hubert Colas, sont très belles et nous offrent des vitre transparentes antireflets parfois, fumées d’autres fois. Résultant d’un bel effet miroir sur le public à l’entrée de la quatrième partie. Quelle originalité !

Je suis triste de l’utilisation de la vidéo (NB : Vidéo, à ne pas oublier dans un spectacle créé dans les années 2010) qui est presque l’unique mode de représentation de la troisième partie (qui dure quand même 2h20). Quand on pense à son utilisation magistrale par Ivo Van Hove dans The Fountainhead on se dit qu’il y a du chemin à parcourir pour que Gosselin trouve l’intérêt de cette manie de la scène contemporaine.

En conclusion, on salut l’apparition de Macaigne qui est une petit bulle d’air dans ce spectacle camisolé. On trouve que Julien se prend pour ce qu’il n’est pas. On a peur pour l’avenir du théâtre français parce que si c’est ça l’avenir du théâtre français, on part en Belgique. On ressent que « La douleur s’accumule » et on aimerait que « La folie soit contagieuse » comme dirait Bolaño. On en veut à Gosselin et on aimerait bien boire une bière avec lui pour lui dire deux mots. On sourit de tristesse… On se lève ce matin avec la gueule de bois et on poursuit malgré tout ce festival en attendant de belles émotions.

2666 par Julien Gosselin, La Fabrica, les 12, 14, 16 juillet. Durée : 12h.

Photographie à la Une – Portrait de Julien Gosselin © Simon Gosselin

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Antoine Guillot

Directeur de Publication / Auteur / Metteur en scène

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