Dépouille

Au premier abord, j’ai souri. C’est ce que certaines personnes font quand elles ne comprennent pas d’emblée ce qui se joue sous leurs yeux. Un sourire de gêne face à ma propre bêtise, ou de protection face au cocasse, ou comme souvent les deux. J’aurais préféré que ce soit un sourire d’enfant à l’ouverture d’un tour de magie. Qu’est-ce que ce briquet peut bien faire dans l’enveloppe à la place du bulletin ? Le type se serait-il trompé à ce point ? Est-ce possible, confondre l’enveloppe du vote avec la poche de son jean ? Était-ce même un type qui portait un jean ? Une jeune fille fraîchement majeure qui aurait voulu faire une blague ? Un « cap’ ou pas cap’ ? » enfanté dans l’ennui ? Une vieille dame ? Pas la douce ni la sage d’un quartier paisible, non, plutôt celle un peu sale, visiblement folle, la fameuse. Il est proprement impossible que ce briquet ait pu être glissé ou tomber dedans. Une enveloppe n’est pas un trou dans le sol, un briquet n’est pas un bulletin de vote – je suis moins sûr du contraire. Sans impliquer mon esprit, j’enveloppe ledit briquet de mon poing, dissimule ce dernier sous la table, lève le regard : ni les autres dépouilleurs, ni les délégués ni le secrétaire, ni les électeurs qui se promènent, personne ne m’a vu. Je n’en reviens pas. Je pourrais joindre les deux derniers fils d’une bombe, vérifier encore une fois sa connectique et lentement la déclencher qu’ils ne verraient pas. Certes, ce sont des élections présidentielles, ça occupe l’esprit, ça turlupine, mais sont-ce les premières ? L’ensemble des précédentes ne sert-il pas à les prosaïser toutes ? Les deux dernières fois, en 2012 et 2007, ils semblaient déjà aussi absorbés, s’asticotaient un peu, alors que demain, FN ou Macron, le jour fera en sorte d’être banal. Je n’ai jamais compris pourquoi on trouvait plus naturellement la sensation de vie dans le désordre – auquel elle est bien entendu proportionnelle… « Code 13 ! » sort seul de ma bouche. Je viens d’indiquer que l’enveloppe était vide. Je viens de créer du désordre. Mentir, c’est-à-dire encrasser le réel, fausser le dépouillement, je crois qu’on dit « frauder », je me demande. Ce n’est pas une grande fraude je pense. J’inscris « Code 13 ! »avec le point d’exclamation sur la feuille de pointage, c’est une fraude rigolote, cela ne changera rien, je crois. Il me semble me rappeler une anecdote qui a fait le tour des bureaux de vote de je ne sais quelle commune. Une volontaire avait trouvé dans l’une des enveloppes un morceau de papier hygiénique couvert de merde. Le message de l’électeur était aussi clair que vain. Bien sûr que cette mascarade jusque dans ses paillettes sent la couche pleine. On nous a laissé le droit de vote en échange de notre lucidité, harangués que nous sommes afin que leur profite notre absence à ce qui se déroule. Le pouvoir, seul capable de concurrencer la beauté, ne peut déplaire à personne. Même le moindre, même le plus enfoui, le plus anodin, le plus silencieux. Aller exprimer sa préférence de citoyen. C’est si séduisant que le luxe suprême consiste à y renoncer avec mépris. Mais le luxe me met mal à l’aise. Reste le « vote utile », le cran d’en-dessous, l’ineffable niaiserie, la posture du lion qui se serait lui-même arraché griffes et crocs. Je ne me situe pas là non plus.

Ma voix d’électeur, j’y tiens parce que mes semblables font de même dans la fange commune. Elle tire sa valeur d’un effet miroir, du besoin de me sentir ensemble. Je sais que l’annonce du prochain président de la République tout à l’heure ne me concernera pas. Je sais que je me suis porté volontaire au dépouillement pour conjurer mon inanité dans ce pays, sur ce territoire dont les frontières ne m’ont toujours été que figuratives, engraissées par mes pastels d’écolier. Ma petitesse d’homme qui vient de caler ledit briquet entre ses deux quadriceps on ne peut plus contractés l’un contre l’autre pour libérer sa main, continuer à ouvrir, dénombrer, pointer, ouvrir, dénombrer, pointer, à voix haute, « Le Pen », « Le Pen », « Le Pen », « Code 12 » – deux bulletins dans la même enveloppe – « Le Pen », ça chie dans la colle. La lumière du plafonnier est devenue blafarde pendant que j’ânonnais. Les scrutateurs sont bleuâtres. Il paraît que « chier dans la colle » est l’équivalent de « chier dans le pot », expression datant du vingtième siècle, et ne contenant visiblement aucun sous-entendu, aucune ironie, pas de symbole, rien, contrairement à beaucoup d’expressions usitées. Sans aucune raison un troupeau d’électeurs a pénétré dans le hall. Les voilà qui rôdent autour de nous, les mains dans le dos ; constatent la véracité du décompte ; s’y attardent – après tout qu’y a-t-il d’autre à faire ici… Personne ne peut encore voir le briquet entre mes pattes brûlantes, petit caillou à l’aura d’un miracle. Une urne ressemble assez à un pot. Nous en avons encore pour une bonne demi-heure, après quoi nous saurons si la France mourra dans les jours à venir. Si la gangrène qu’elle subit depuis plusieurs années est idéalement réversible, ou si elle est le drame à la racine de toute dystopie. Le nombre d’électeurs dans la salle a doublé en quelques minutes. Des vautours. Leurs corps électrisés par la circonstance comblent tout l’espace entre les tables ; ils se murmurent des choses à l’oreille, des commentaires étouffés que ponctuent des sourires, des blancs, ils ne réalisent pas. La lucidité, disait-on. Je dois agir. Les « Le Pen » se succèdent, rien n’en indique encore la majorité, je sais ce que ce briquet signifie, j’ai très bien compris. Et si je n’étais pas le seul à en avoir trouvé un ? Si l’auteur de cette idée avait fait en sorte d’en disperser plusieurs ? Un par bureau de vote de l’arrondissement… de la commune… du département ? Si l’objectif était que nous engendrions un incendie pluriel ? Mettre le drame à l’envers… Nous aurions enfin une vraie chance de tout stopper net, nous asseoir, peut-être converser ensemble, débattre, c’est-à-dire corriger en chœur nos erreurs individuelles ; j’ai appris cela dans un livre. Certains livres vous font gagner du temps. S’il ou elle n’a désigné qu’un dépouilleur par département, cela fait de moi un semi-héros. Les gueules des vautours m’écœurent ; j’aimerais croire qu’il y a un phénotype de l’électeur d’extrême-droite. Un teint de peau, une certaine façon qu’ont les pores d’être dilatés, la graisse de courir le long des courbes ; les viscères pesant vers l’avant, les pieds plutôt petits. Tout serait plus simple. Que se passera-t-il si l’un des destinataires de ces briquets ne remplit pas sa mission, par manque de courage, ou parce qu’il n’aura pas compris ? Peut-on ne pas comprendre ce que signifie une conflagration en puissance enfermée dans une petite enveloppe bleue à l’aube de la possible victoire du Front National aux présidentielles ? Être aussi con ?

Sur la table, les piles et amas de papier sont nombreux. Je devrai aller vite. Autour, cinq autres grandes tables rectangulaires comme celle-ci soutiennent autant de piles et d’amas, toutes encadrées par la procession immobile des vautours. Je ne pourrai bousculer personne ni courir assez vite. Il ne devait pas avoir les plans du bureau. On n’enflamme pas six grandes tables d’un seul geste, l’ami. Comment fais-je ? Et d’ailleurs à quoi cela servirait-il ? Dans le meilleur des cas, nous recommencerons. Compteurs à zéro, retour à l’urne, enveloppes contenant des noms choisis avec plus ou moins d’esprit, dépouillement… C’est ce qu’on appelle « remuer le couteau dans la plaie », expression du dix-neuvième siècle, je crois, indiquant que les mots sont une arme. Je n’ai pas le choix de l’échec. Il faut que cet incendie ait exactement le même effet qu’un vote blanc national – ce que nous n’avons pas su faire. Devant la non-existence d’un homme plaçant naturellement le bien commun avant ses intérêts propres, devant la non-naissance de ce saint, la réplique aurait été le refus unique, catégorique et sans précédent de 47 millions de femmes et d’hommes décidés à exercer leur véritable pouvoir, celui que nul autre qu’eux-mêmes ne peu leur ôter. Le pouvoir de choisir à quoi doivent ressembler leur vie et leur pays. Ce pouvoir-là. Terrifiant. Mélenchon a peut-être commis l’erreur de paraître un homme stratifié. La pondération par-dessus l’impulsivité ; l’impulsivité par-dessus la mégalomanie, fameuse critique prête-à-porter devant tout homme en cravate. Le peuple n’est pas conçu pour accueillir la complexité dans toutes ses nuances. La multitude ne peut réagir qu’aux représentations planes, schématiques ; aux mots simples et redondants, les mots des livres pour enfants, « ensemble », « espoir », « peur », « en même temps ». Elle mire son reflet sans mal dans les yeux d’un jeune rapace, pour peu qu’il soit identique aux autres… En trente-cinq ans je n’ai pas connu autre chose dans ce fichu pays. Il a peut-être raté son coup, l’homme à strates, le mille-feuilles, et me voilà, en passe de saboter les élections présidentielles françaises de l’an 2017 avec un briquet de poche, dans la lumière rose du couchant, coulée sur les plateaux de table. Coucou. Il y a un coupe-papier, là. Manche doré, motifs à la con de petits Vikings devant des bâtisses possiblement en bois. « Code 12. » J’ai minutieusement pointé chaque bulletin pendant que je réfléchissais. « Macron ». La lame n’a pas été affûtée depuis De Gaulle. Dans quelques secondes, je vais donc la porter à mon cou, « Macron », et l’y garderai le temps de bien enflammer chaque putain de bout de papier présent dans cette salle de vote, les vautours s’écarteront, « Le Pen », un homme comme moi aura participé à la majuscule d’une guerre, mais pas n’importe quelle guerre, « Macron », une guerre des esprits, salvatrice, la croisade du Bon Sens. Dans quelques secondes.

Au pays.

Photographie à la Une © Garance Li.

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