Les murmurations

Parfois, au détour d’une promenade, lorsque la lumière descend, le monde se pare de nuances chaudes, étalées longuement en doux dégradés, rose, azur, orange et nacre, et soudain la nature pataude prend les airs innocents du sublime en ballade.
Un nuage menaçant, qui ne couve aucun orage, trace dans le ciel, à toute vitesse, un parcours indécent : les yeux bientôt reconnaissent une nuée d’hirondelles.
C’est une danse de plumes dont on ne saisit le pas, de-ci de-là des mouvements heurtés et par la grâce portés, les virages inouïs de ces êtres en errances.

Haut les murmurations tranquilles sur le chemin difficile des grandes migrations.

Détaché soudain du fond rosé du soir qui tombe, les piafs en dispersion, répétant leur prochain exercice, s’éparpillent dans de sourdes explosions, comme de noirs feux d’artifices.
Et toutes les fleurs de ce bouquet polypétale nous avertissent sans esclandre qu’il fait bon brûler dans l’immense prairie spatiale.
Mais une hirondelle s’en va suivre son chemin et se détache de ces mimes pyrotechniques.

Haut les murmurations tranquilles sur le chemin difficile des grandes migrations.

Monde renversé, un instant divague, lorsque la mer percée au ciel répand ses vagues : au lieu de pénétrantes brumes, ondoyant, clapotant, c’est un océan dont les oiseaux font l’écume.
Une poignée d’hirondelles jaillit soudain de la foule en mouvement, commando plein de becs, panache plein de plumes. La houle sur un rythme incessant s’enfle et se dégonfle, comme une voile battue par de contraires vents.
Et l’on voudrait plonger dans ce bain de délices, où nage la vie mélangée à d’autres matières, parcourir les cieux du même radeau qu’Isis, s’y couler, se noyer dans l’air, explorer jusqu’aux fonds des abysses.
Cependant l’immense voûte bleutée à l’air de rondeur, derrière la pellicule de ces flots acrobatiques, dissimule le secret de ses profondeurs.

Haut les murmurations tranquilles sur le chemin difficile des grandes migrations.

La nature immortelle sauvage d’hirondelles s’habille ; ses gracieuses jambes langoureusement caressées de bas résilles s’entrecroisent dans des mirages de pas chassés.
Toutes ces pirouettes, toutes ces danses apprises sous nos toits, sont une dernière révérence avant de quitter nos fêtes.
Quel est le nid que les frétillantes hirondelles gagnent ?
Que vont-elle trouver par-delà la courbe de nos campagnes ?

Haut les murmurations tranquilles sur le chemin difficile des grandes migrations.

Bientôt chaque mouvement d’aile singulier compose avec l’autre un mouvement supérieur, et sur la scène du ciel apparaît la silhouette d’un immense danseur.
Et le corps volatile de ce géant dont la chair est de grâces, dessine au gré de bizarres gestes et d’étirements fugaces, ce que sont quasiment les convulsions célestes. C’est le ciel amène qui prend alors ses figures humaines.
Il a froid et pour chauffer sa carcasse alanguie grelotte ; mais quittant ses estivales chaumières, donne un dernier spectacle avant de fuir l’hiver.
Où va ce géant aux mille maquillages ? Pourrait-on suivre ses mille jambes dans leur marche sans âge ?

Haut les murmurations tranquilles sur le chemin difficile des grandes migrations.

Leurs paroles déposées dans l’air chargé du soir l’une sur l’autre s’agrègent, s’entrelacent, se font l’amour.
À l’écoute de ce bruissement grandoyant où les gazouillis se mêlent comme violons en concert, on entend derrière les cui-cui la voix de toutes les substances jouant une mélodie mondiale, sur le rythme sourd battu par l’univers.
Mais tous ces trissements en suspension, murmures à nos oreilles échappés de la bouche du ciel en son parler calandre, passent loin bien loin de nos compréhensions. L’universel nous parle depuis le firmament sans qu’on le puisse comprendre.

Haut les murmurations tranquilles sur le chemin difficile des grandes migrations.

Tous ces petits êtres en vol sont pareils aux corps stellaires dont ils imitent les courses. Là des astres en orbite tournoyant dans l’absurde, là des trous noirs qui flottent et soudain font une vrille, des comètes tournantes au chaos infini dans les queues desquelles s’élaborent des figures ponctuelles, et, ici, fugitivement la Grande Ourse s’esquisse.
Cependant deux volées se percutent à la manière dont le font deux galaxies, et de cette double volute désormais unie s’échappent des essaims de matières noires envolées.
Dans le petit ciel sous notre voûte pleine d’énergie sombre, des milliers de minuscules astres noirs rejouent la valse des étoiles. Lorsque je rêvasse le soir à contempler ces figures divines, il me semble que c’est l’histoire des temps que je devine.
Et le cortège roule enfin vers d’autres saisons, lovant son corps fluide derrière les chauds horizons.

Haut les murmurations tranquilles sur le chemin difficile des grandes migrations.

Peut-être y’a-t-il dans ces drôles de manèges des êtres transis, certains blessés, et même au sol blanchi les corps de ceux qui ont renoncé.
Avant que l’on passe de l’autre côté des airs, il faut savoir retirer la beauté de nos soirs, peu importent nos pires misères.
Car nous sommes en voyage comme ces hirondelles qui parfois dans le ciel jouent avec les nuages.

Photographie à la Une © Alison McCauley.

Vous aimez cet article ? Partagez-le !
Facebook
Facebook
Follow by Email
Instagram

Be first to comment