Ambidextre

Les escargots.

LIVRE « Ambidextre » par Pierre Alechinsky dans la Collection Blanche, Éditions Gallimard.

Pierre Alechinsky est devenu un des rares peintres dont ont reconnait la « marque » hors des cercles artistiques. Ils sont rares. Il y eut au siècle dernier Picasso, Miro, Dali et à un degré moindre Buffet. Alechinsky – et son entrée dans les bureaux de l’Elysée y contribue – fait désormais parti de ces « happy few ».

On sait même comment sur le papier pelure posé à terre les couleurs et les formes emplissent le support sous forme de répétitions ou plutôt de variations. Il s’agit pour le créateur de tracer, tracer encore en induction à la qualité (bonne ou mauvaise) du support en disposant du temps (court ou long) dans le silence ou la musique afin d’accueillir l’image sans l’appeler, sans d’idées préconçues : tirer partie de la situation dans son entier et, dit-il, « laisser venir, connecter ». Voilà donc la seule certitude du peintre bruxellois : ne pas refuser le geste, ne pas faire preuve d’une prudence trop grande tout en contrôlant ce vandalisme issu de l’intérieur mais afin que chaque travail soit une fête : « fête du dedans et du bas noir, fête des moi je m’en porte à faux » précise Alechinsky. La création devient comme une crue entre ce qui reste proche du barbouillage et pourrait vite tourner en biffure qui ne serait voué qu’à la destruction.

Chaque œuvre offre une situation à la fois sans illusion mais d’où émerge une éjaculation qui apprend aux êtres-enfants ce qu’il en est de tout ce qui reste replié en eux, de leur mère intérieure dont ils n’ont jamais accouché, qu’ils n’ont jamais su faire muter. Les voici sans points d’appui, prenant enfin le jour, debout enfin, mains levées, revenus de leurs lointains si proches, prêts pour le vert des sentiments et les rentes de beauté loin de leurs habitudes et du seul langage de leur lieu. Il s’agit de « Jouir » leur dit Alechinsky. Sa fraîcheur noire ne peut que leur faire du bien.

« Ambidextre » devient à ce titre la quintessence de son art et la synthèse de ses trois livres des années 90 : « Lettre suit », « Baluchon et ricochets », « Remarques marginales ». Ce superbe livre représente le vade-mecum d’un art et d’une vie. On y apprend des masses de choses sur l’art, les artistes et l’existence. L’auteur y rappelle par exemple « qu’une paire de chaussures éculée peut briser un magnifique chausse-pied en ivoire » et que « qui se trompe de créneau sera jeté par le mâchicoulis ». Il fait donc preuve dans ses écrits comme dans son art de la même alacrité jouissive.

C’est une fête de l’esprit. L’auteur ouvre des perspectives tant sur sa technique que sur son regard. Maintes et maintes fois Pierre Alechinsky se retrouve sur les rives de la peinture. Plutôt que d’y plonger corps et âmes, il la longe tout en s’y enroulant. Et son livre permet d’en donner diverses clés du moins pratiques dans une corrosion et jovialité incessantes. Il invente par les mots un monde rebelle aux figurations du temps mais qui néanmoins a tendance à devenir une nouvelle doxa.

L’artiste dans ses textes et ses « images » ne pense pas allongements, étendues mais réceptacles et coquillages ouverts qui semblent étrangers au monde pour mieux le regarder. Les formes ne cessent de « roue-couler » sans nostalgie des ailleurs puisque Alechinsky les invente en évitant des explications. À la question : « Expliquez-moi votre peinture! », je lance : « Si je pouvais le dire, je ne le peindrais pas. (…) Développerais-je, aussitôt mon tableau deviendrait la poupée du ventriloque. Mais la peinture ne couvre pas tout ». Que demander de plus alors sinon ces 450 pages qui restent un pur plaisir de lecture pour que reste des blancs entre les textes de celui qui fait mine d’improviser en écrivant.

Image à la Une © Éditions Gallimard.

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