Entre transmission et régression

« Le cinéma est un cimetière vivant » a dit Alain Resnais. C’est à la fois un monde déjà disparu alors qu’il est à peine né. C’est un art qui, de nos jours, dans nos esprits et nos mémoires, est bien l’héritier de tous les autres arts.

Le cinéma est le plus jeune des arts, le septième, puisque né tout juste à la fin du XIXe siècle. Cependant, son statut est celui d’un art en perpétuel recommencement. Et même s’il puise dans l’apport de ses arts aînés, polymorphe et baroque, il doit sa survie à un renouvellement infini.

Un héritage, des emprunts et une influence.

Akira Kurosawa a dit : « Le cinéma ressemble tellement aux autres arts, il y a des caractéristiques éminemment littéraires, il y a aussi des caractéristiques théâtrales, un aspect philosophique, des attributs empruntés à la peinture, à la sculpture, à la musique. » Bien entendu, tout aujourd’hui nous montre que l’art cinématographique est l’héritier naturel de la peinture et de la photographie. Ce sont bien les frères Lumière qui ont commercialisé des plaques photographiques instantanées puis des plaques autochromes et qui sont à l’origine du cinématographe.

L’art pictural a beaucoup influencé les premiers cinéastes et les rapprochements dans les techniques, la représentation et l’esthétique sont nombreux. Ainsi certains tableaux du courant pictural expressionniste se retrouvent dans le courant cinématographique du même nom. C’est le cas de certaines images du film allemand de Murnau intitulé L’aurore (1927) qui reprennent en l’amplifiant le thème de la peur contenu dans le fameux tableau d’Edvard Munch intitulé Le Cri (1910). Mais on ne peut oublier également que les peintres impressionnistes ont été fortement influencés par la naissance de la photographie ; si Claude Monet ou Auguste Renoir ont décidé de peindre directement en milieu naturel, c’est parce que la photographie avait déjà donné lieu à des représentations de paysages en pleine liberté. Et là, il nous faut évoquer naturellement la filiation entre Auguste Renoir et son fils Jean et indiquer que leurs œuvres sont en adéquation parfaite avec ce que l’héritage de la peinture et du cinéma peut représenter de mieux. Ainsi on peut mettre en évidence le rapprochement des tableaux du peintre tels La balançoire (1876) ou Les canotiers à Chatou (1879) avec le film emblématique du cinéaste Une partie de campagne (tourné en 1936). Ici tout rappelle les toiles du maître : les robes, les balançoires, les haies fleuries, les maillots rayés ou les canotiers comme une connivence entre père et fils. Cependant, on peut dire inversement que l’influence du cinéma s’exerce sur la peinture et l’on peut remarquer dans bon nombre de tableaux d’Andy Warhol, véritable portraitiste de la peinture, les incroyables portraits de Marylin Monroe ou Elizabeth Taylor, stars du cinéma américain.

Les rapports entre le cinéma et la peinture sont aussi nettement abordés dans des films qui traitent justement de la difficulté de la création entre le cinéaste et son œuvre. C’est ainsi que Jean-Luc Godard nous montre dans son film Passion (1982) tout le travail des rapports entre les deux arts. Ici c’est la lumière, le sujet, la composition, la métaphore (celle du sexe et de la quête par exemple) qui l’intéresse. Les tableaux de Rembrandt tels La ronde de nuit (1642) ou de Goya El tres de mayo (1808) sont utilisés par le cinéaste pour composer sa propre œuvre. On ne peut passer par ailleurs sous silence l’œuvre remarquable d’Henri-Georges Clouzot Le Mystère Picasso réalisée en 1955 qui sublime non pas l’artiste au travail mais la création elle-même. Tout se mélange : la couleur et le noir et blanc pour nous révéler une œuvre en construction et le spectateur rejoint alors ces quelques mots d’Henri-Georges Clouzot qui commentait son film : « On donnerait cher pour savoir ce qu’il s’est passé dans la tête de Rimbaud pendant qu’il écrivait Le bateau ivre ».

Enfin, l’écriture cinématographique emprunte énormément à la littérature et en particulier au roman. Combien d’œuvres littéraires écrites ont été adaptées au cinéma en les restituant dans leur originalité et leur force créatrice, en les réinventant et en se les appropriant. Il nous faut citer au moins Madame Bovary de Gustave Flaubert, roman souvent qualifié de « proto-cinématographique » par ses nombreux appels à la vue, par la précision de ses descriptions, par sa tendance à montrer plutôt qu’à raconter et surtout pour son usage des techniques qui seraient exploitées par la suite par le cinéma. Bien entendu ce qui intéresse le critique ici c’est l’écart qui existe entre l’œuvre littéraire et cinématographique qui va créer une œuvre originale. Si l’adaptation qu’en a faite Claude Chabrol en 1991 reste la version la plus proche du roman, celle de Vincente Minnelli est remarquable puisqu’elle s’en éloigne en encadrant l’histoire d’Emma dans celle du procès de Flaubert. Le cinéma ici prend toute sa force, puise en particulier dans la littérature son originalité. Il la dépasse même parfois lorsqu’il nous propose une œuvre différente et riche qui va ouvrir l’imagination du spectateur et lui proposer des clés à une compréhension nouvelle de l’œuvre littéraire.

Le Mystère Picasso réalisé par Henri-Georges Clouzot (1955) © Gaumont.

L’art de la transmission.

Le cinéma reste l’héritier de tous ces autres arts, mais il a sa propre esthétique, ses codes et les images qu’il offre nous parlent aussi de transmission. Le cinéma est un art militant qui dénonce mais qui nous laisse aussi en héritage des valeurs que nous reconnaissons telles que l’entraide ou l’altruisme si peu présentes dans notre société individualiste contemporaine. L’un des exemples les plus probants de ces dernières décennies reste le film de Jean-Pierre Jeunet Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain (2001) qui prône l’amour du prochain, la différence comme une force et brise cette solitude humaine qui envahit notre vie. En cela le cinéma participe et parfois même anticipe l’évolution des mœurs. C’est le cas de valeurs comme la liberté individuelle, la réussite sociale, la liberté de penser et d’agir, l’égalité entre les individus ou encore l’émancipation de la femme. Il y aurait bien entendu de nombreux films à citer pour illustrer cette dernière valeur. All about Eve (1950) de Joseph L. Mankiewicz nous montre le triomphe de son personnage sur la société huppée américaine. D’ailleurs le réalisateur dit à son propos : « C’est une carrière que toutes les femmes ont en commun […] : être une femme ». Par ailleurs, Et Dieu… créa la femme (1956) de Roger Vadim fit de Brigitte Bardot le chantre de la libération féminine. Le film marqua d’ailleurs à sa manière un point de rupture dans l’histoire du cinéma français. Il inspira en son temps les cinéastes de la Nouvelle Vague et leur transmit cet air de liberté dépourvu de toutes règles. Saint-Exupéry écrivait : « Il est important de sauver l’héritage spirituel ».

Le cinéma exprime également avec force cette notion de transmission. Celle par exemple des morts et des vivants. C’est le cas du film de Jacques Nolot Avant que j’oublie (2007) qui met en scène Pierre (Nolot) et son compagnon décédé Serge (Toutoune) et cela se double ici, d’un autre côté, d’un héritage financier puisqu’il s’agit d’une fortune espérée par une certaine famille engoncée dans les convenances sociales. On peut également élargir cette notion de « films de famille » avec des cinéastes tels que Philippe Garrel ou François Truffaut qui mettent en scène et dirigent soit leur propre fils, c’est le cas de Philippe et Louis Garrel, ou le font par le truchement de leur double incarné par un acteur qui devient le fils spirituel du cinéaste comme chez François Truffaut et Jean-Pierre Léaud. Il s’agit là de transmettre bien plus qu’une forme de caractère, surtout une volonté de prolonger au-delà de soi une vision du monde pour l’avenir, de l’inscrire une fois pour toute comme un héritage acquis que chacun d’entre nous, spectateur, pourra s’approprier.

Avant que j’oublie réalisé par Jacques Nolot (2007) © Strand Releasing.

L’héritage de la transgression et du tabou.

Le cinéma dit de « patrimoine » a parfois aujourd’hui cette image d’un cinéma d’autrefois, poussiéreux et suranné. Il n’en est rien ; il est plutôt hétéroclite, intemporel et souvent subversif. Le tout premier exemple de censure au cinéma intervient en 1909 autour de la sortie par la société Pathé du film de l’exécution capitale des frères Pollet (la quadruple décapitation de Béthune). La presse alors s’enflamme et le film ne pourra être montré. Le cinématographe dépasse le tabou et devient alors un art sulfureux Il est certain que depuis le début du siècle, il s’est révélé comme l’un des arts les plus transgressifs. En même temps la censure officielle, toujours aux aguets, qui durant des décennies a coupé la pellicule, interdit les sorties, s’est transformée d’une manière beaucoup plus sournoise en passant d’une interdiction totale des films à une interdiction aux mineurs de moins de dix-huit ans (ou seize ans). C’est alors que le cinéma a entamé une course folle entre son désir de liberté et les lois liberticides successives. Cet héritage conflictuel du transgressif et de la censure s’est développé et a pris jusqu’à nos jours des chemins différents.

Cependant, le cinéma a toujours joué habilement avec la censure et l’on peut dire aujourd’hui que les films d’auteurs souvent sulfureux par tradition poursuivent leur travail de transmission et d’exploration dans des domaines qui flirtent avec les tabous. C’est le cas avec la religion, la politique ou le sexe. Il y a quelques décennies des œuvres magistrales telles que Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot (1966) de Jacques Rivette jugée blasphématoire ou L’empire des sens (1976) de Nagisa Ōshima classé pornographique ont été interdites puis reconnues comme des films incontournables. À travers ces deux films, le cinéma transgresse les tabous, poursuit une tradition et un héritage qui sont ceux de l’ouverture à la modernité, tout en puisant son inspiration dans la littérature ou la société. Le film de Nagisa Ōshima ne fait-il pas que magnifier, par la beauté des compositions et des lumières, les estampes érotiques japonaises traditionnelles ? Cette tradition s’est poursuivie également dans le cinéma français en montrant à l’écran ces dernières années des scènes de sexe non simulées avec La vie d’Adèle (2013) d’Abdellatif Kechiche qui est d’abord sorti avec une interdiction aux mineurs de moins de douze ans. On s’aperçoit néanmoins que le retour à un ordre moral refait surface quand on voit des associations catholiques, telle l’association Promouvoir, qui montent au créneau pour faire interdire la sortie du film par la justice. Que pouvons-nous faire alors, nous qui sommes des spectateurs attentifs face à cette emprise régressive de mouvements totalitaires ? D’abord et avant tout aller au cinéma, passer outre, se battre pour que vive un cinéma toujours nouveau, différent, qui fasse avancer notre pensée et nos mentalités, qui invite à élargir nos points de vue et nos positions. Un cinéma qui milite et nous engage.

Le septième art laissera forcément des traces indélébiles sur nos consciences de spectateurs. Son héritage est immense. D’abord parce que les œuvres qu’il a produites sont considérables mais surtout parce qu’il a révolutionné notre façon de penser. Il a influencé notre façon de voir le monde, il nous a guidés, nous a transmis des valeurs que nous revendiquons aujourd’hui encore. Le cinéma nous est devenu indispensable un peu comme le serait un membre de notre famille que nous chérissons.

Image à la Une © Metro-Goldwyn-Mayer, Madame Bovary réalisé par Vincente Minnelli (1949).

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