La mère qui a donné la nuit

Samuel Beckett aura reçu en dot la répétition d’un passé lointain. Celui d’une mère qui suscite la dépendance dans un dialogue imaginaire et vain avec elle. Le héros de Molloy la nomme ainsi : « Vous allez voir. Voilà que j’ai encore oublié son nom ».

La phrase de Beckett à Charles Juliet : « Pour vous livrer le fond de mon effroi ; l’image de ma mère » exprime ce dont il a hérité, l’empêchement. Il vient de très loin, lié à cette mère qui le poursuit comme il la poursuit. Il se sent consumé par elle et l’œuvre devient cet espace d’errance et de dépendance. À l’image de son narrateur, Beckett poursuit le recouvrement d’un étrange héritage : le doute existentiel. Évoqué par L’Innommable et rappelé périodiquement dans son œuvre en guise de gain à une hypothèse des plus douteuses quant à la possibilité de l’existence d’une mère aimée, haïe, objet d’incantations provocatrices et de profanations expiatoires. Le fils à la fois indigne mais indigné par une naissance ratée refuse de devenir ou de rester ce qu’elle veut qu’il soit : un bon chrétien. Choquée par les livres de son fils, elle sera satisfaite, ou rassurée, de leur publication loin de l’Irlande.

Beckett multiplie la vision grotesque, dérisoire et horrible de la naissance. L’être est mis au monde « loin de tout… au troudit… père mère fantômes… pas trace… lui filé… […] elle pareille… ». Le narrateur évoque la conception dans des termes terribles et sardoniques mais la scène sexuelle proprement dite, comme toujours chez Beckett, est évacuée, comme la lumière s’éteint, de manière symptomatique, au moment où tout aurait dû commencer. Tous les textes de l’auteur marquent la dépossession de soi héritée de cette naissance impossible. Le jour où tout aurait dû commencer quelqu’un d’autre naquit. Dans Pour finir encore et autres foirades, la formule : « ce fut lui j’étais dedans » le rappelle. Cette épreuve poussera Beckett à une thérapie entreprise entre 1933 et 1935 avec Wilfred Bion. Elle demeurera un échec. Néanmoins Beckett fait émerger de sa conscience ce qu’il sent confusément très tôt et qu’il précise plus tard à Charles Juliet : la sensation d’absence de corps autonome et le sentiment de dépendance tout juste susceptibles de lui permettre d’organiser, aveuglément, des contraintes et des défenses sans effets au moment où le corps vaque en la seule répétition d’un passé lointain écho de l’image d’une mère qui suscite la dépendance dans un dialogue imaginaire et vain avec elle.

Pour tout viatique Beckett n’aura hérité que de l’ombre de lui-même. La forme matricielle n’est plus celle qui donne la vie mais qui est prête à engloutir d’où ce désir fantasmé de la mise à mort désirée et toutefois intolérable : celle de la mère originaire. Une mère qui laisse son enfant ainsi que le prophétise Hamm dans Fin de partie : « Tu seras assis quelque part, petit plein perdu dans le vide, pour toujours dans le noir ». Dès lors la position de Beckett ne fut plus une position de maîtrise existentielle. Mais l’œuvre s’en nourrit en se fondant sur l’invincibilité d’une crise qui frappe le moi à l’origine, et trouve progressivement sa traduction dans un paradoxal effacement et dans une crise de la signification. Ils débouchent au moment des œuvres dernières, sur l’aveuglement, le silence et le renoncement et, aussi, sur cette musique paradoxale qui demeure le point de rupture et d’apogée de ce corpus d’exception.

L’héritage de Beckett reste donc cette femme qui « m’a donné la nuit » et l’a voué à l’errance. Dans Comment c’est, elle est décrite plus précisément en une évocation qui n’est pas sans rappeler une des rares photographies que l’on connaisse de Beckett enfant. De rapports maternels inextricables, de cet héritage premier paradoxal naît cependant une œuvre exceptionnelle où l’auteur est arrivé devant l’extrême par ce qu’il a commencé par l’impossible et qu’il n’en a pas bougé.

La mort de la génitrice n’y aura rien changé. Rien ou pas grand chose. Après sa mort s’il ne se rend plus chez elle, il se rend toujours à elle. L’enfant n’aura pu sortir de ce « troudit » signifiant « pas moi ». Mais, comme le rappelle Pierre Chabert, l’héritage de cette mère est dual : « sans doute Beckett en veut-il à sa mère, mais peut-être sait-il qu’elle le réveille de quelque chose et à quelque chose, à un travail de résistance ». Elle le révèle, le creuse et le bouscule. Il faut des formes pour outrepasser cette prison ; les fissures de la mort, l’extinction de la lumière. Face à quelque chose qui ouvre et n’ouvre pas, ou qui s’ouvre et se referme, jaillit ce qui n’est pas seulement la béance d’un abîme – où il n’y aurait qu’à glisser – mais un enfoncement impossible dans ce qui représente pourtant une chute libre que l’œuvre magnifie.

Image à la Une © Augusto De Luca, Polaroid (conservé à la Collection Internationale Polaroid aux États-Unis et au Musée de la Photographie de Charleroi en Belgique).

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