Inquisition 2.0

6h du matin dans la banlieue sud de Paris. Les coups sourds résonnent dans tout l’immeuble. « Police, ouvrez », entend Pauline entre deux tambourinades. Réveillée en sursaut, l’esprit encore embrouillé par le manque de sommeil, elle met un peu de temps à émerger. Encore ensuquée, elle n’arrive pas à comprendre ce que lui dit celui qui l’arrête. Autour d’elle, tout est au ralenti. Les voix des policiers sont comme des bourdonnements, tandis qu’ils s’affairent autour d’elle. Ce n’est que dans la voiture, en regardant le ciel gris et pluvieux, qu’elle reprend pleinement conscience. « C’est fini », soupira-t-elle, entre les deux policiers qui l’encadraient.

Deux ans plus tôt, Pauline, révoltée par les injustices depuis toute petite, découvrit les réseaux sociaux, et particulièrement Twitter. Embauchée dans un job alimentaire sans intérêt intellectuel, elle a rapidement trouvé sur ce réseau un moyen de s’épanouir intellectuellement, et de se sentir écoutée et considérée. D’abord, en rejoignant des communautés d’utilisateurs ayant les mêmes sensibilités qu’elle. Mais la jeune femme, ragaillardie par les quelques actions auxquelles elle a participé, a rapidement rêvé plus grand. En s’appuyant sur sa facilité d’expression autant que sur son genre, elle a commencé à fédérer autour d’elle un petit groupe de personnes, sous la bannière « Justice Sociale Internationale », plus connue sous l’abréviation JSI. A ses débuts, le groupe s’était attaqué à quelques utilisateurs qui n’avaient pas les mêmes opinions politiques et sociétales que celles défendues par ce que certains appellent la « bien-pensance ». Ainsi, chaque personne qui exprimait un avis négatif sur la religion, sur l’appartenance sexuelle ou sociale était systématiquement ciblée par le groupe. Pauline avait créé un forum en ligne, accessible uniquement par un lien non-référencé, qui change régulièrement. L’organisation hiérarchique mise en place était à la fois tolérante et stricte. Tout le monde pouvait s’exprimer, mais personne ne devait passer à l’action avant qu’une décision ne soit prise par un ou une responsable. Pour protéger le groupe, chacun devait respecter des règles de sécurité pour être intraçable. Cependant, tout manquement au règlement entraînait un bannissement définitif, et si le banni en question se rebellait, il voyait la meute se retourner contre lui. « Je crois que c’est là que ça a commencé à merder », indiqua Pauline entre deux sanglots, à l’adresse de l’officier qui recueillait sa déposition. Car cette capacité a être impitoyable envers ceux qui avaient fauté, ennemis identifiés ou ex-camarades, a donné des ailes et de l’allant à certains. Le discernement a commencé à disparaître, et Pauline, entraînée dans son œuvre, a encouragé les uns et les autres à ne pas faire de cadeaux. Le sentiment de pouvoir, mêlé à la crainte qu’elle et son groupe inspiraient à d’autres la grisait. Elle se sentait puissante, elle qui était de « ceux qui ne sont rien », comme l’avait dit un jour le président de la République. Le recrutement permanent de nouveaux membres avait fait exploser les compteurs au fil des mois. D’une petite cinquantaine de personnes quelques mois après sa création, JSI affichait près de 9 500 utilisateurs enregistrés. Le groupe était désormais craint et personne n’osait vraiment s’élever contre lui. Les responsables, comme les « petites mains », ne raisonnaient désormais plus qu’en termes de bien ou de mal. Au fil des semaines, JSI échappait quelque peu à Pauline, qui commençait à se sentir dépassée, car nombre de raids avaient été décidés sur un coup de tête… la meute vivait sans elle. Une simple objection sur un déroulé de messages pouvait valoir un « arrêt virtuel de mort » à la personne l’ayant émise. Les méthodes expéditives rappelaient l’Inquisition religieuse, où un juron pouvait provoquer l’arrestation et les pires sévices, en passant à la Question… d’ailleurs, certains membres ne cachaient pas leur jubilation d’avoir fait craquer telle ou telle cible. Un soir, au cours d’une discussion collective sur les actions à mener, certains membres émirent l’idée de s’en prendre « pour de vrai » à un utilisateur, assez populaire et moqueur sur la raison d’être de JSI.

Un matin, cet homme, dont l’adresse avait été retrouvée, a été abordé par une dizaine de personnes, qui se sont publiquement revendiquées de la JSI, à grands renforts de slogans et de cris. Loin d’être impressionné, il a répondu. L’effet de groupe ayant eu raison des dernières onces de lucidité des militants, il fut laissé pour mort sur le trottoir, après avoir subi des tortures horribles. Traîné à l’écart des regards, il fut attaché, frappé, et écorché au couteau. Comme il ne se taisait pas, l’un des tortionnaires eu l’idée de lui couper la langue au couteau de poche et de la lui faire avaler. Pour certains, son regard de pitié était insoutenable, alors une femme pris l’initiative de lui crever les yeux avec un trousseau de clé. Une patrouille de police alertée par des badauds mis fin au jeu de massacre. Un lynchage réel pour des mots virtuels… Arrêtés, les membres ne mirent pas longtemps à incriminer Pauline. Son cas fut longuement traité par les journaux qui avaient surnommé JSI, « L’Inquision 2.0. ». Ces derniers s’étaient demandés, à longueur d’éditos, si la « morale sociale », n’était pas devenue une religion en soi, avec son lot de fanatiques fous furieux, et s’il ne fallait pas désormais surveiller tout ses adeptes avec la plus grande attention… En ce qui concerne Pauline, sa condamnation fut lourde, et son avocat déplora un « exemple », à l’encontre de « tout ceux qui veulent vivre dans un monde meilleur, même si c’est fait de manière bien maladroite ».

Image à la Une © Loïc Mazalrey.

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