Un point bleu pâle

Je crois qu’on s’est trompé dès le début en distribuant mal l’importance donnée aux choses. Je crois que l’Homme a oublié qu’il était plus « filant » qu’« étoile ».
« Regardez encore ce petit point. C’est ici. C’est notre foyer. C’est nous. […] La Terre est une toute petite scène dans une vaste arène cosmique. Songez aux fleuves de sang déversés par tous ces généraux et ces empereurs afin que nimbés de triomphe et de gloire, ils puissent devenir les maîtres temporaires d’une fraction d’un point. Songez aux cruautés sans fin imposées par les habitants d’un recoin de ce pixel sur d’indistincts habitants d’un autre recoin. Comme ils peinent à s’entendre, comme ils sont prompts à s’entretuer, comme leurs haines sont ferventes. Nos postures, notre propre importance imaginée, l’illusion que nous avons quelque position privilégiée dans l’univers, sont mis en question par ce point de lumière pâle. Notre planète est une infime tache solitaire enveloppée par la grande nuit cosmique. Dans notre obscurité — dans toute cette immensité — il n’y a aucun signe qu’une aide viendra d’ailleurs nous sauver de nous-mêmes. »[1]

C’est Carl Sagan, qui était un scientifique et astronome américain qui a écrit ça en 1994 dans un livre intitulé « Un point bleu pâle ». Ce titre lui a été inspiré par une photographie prise par la sonde Voyager 1, où l’on voit la Terre depuis une distance tellement inconcevable qu’elle ne ressemble plus qu’à ça : un point bleu pâle.

Je pense très souvent à lui. Non, pas à Carl ! A ce point, bleu pâle. Dans l’univers comme dans la vie, on oublie trop souvent de prendre du recul alors tout paraît gros et conséquent, même les toutes petites choses. C’est peut-être étrange mais moi, ça me rassure de me dire que je ne suis qu’un minuscule truc sur un imperceptible point dans ce qu’on appelle l’univers qui est peut-être lui aussi insignifiant dans quelque chose d’infini. Ça me réconforte parce que c’est moins grave. Ça ne m’empêche pas de donner le meilleur de moi tous les jours, mais je me dis que si jamais il y a un petit loupé, franchement…est-ce qu’on s’en fout pas un peu, dans le fond ?

De l’autre côté, je comprends la peur que cette idée inspire. C’est effrayant de n’être pas grand-chose au milieu d’un grand rien. Qui suis-je, d’où viens-je, où vais-je ? Ça peut être terrifiant de ne pas tout comprendre, de ne pas tout savoir, de ne pas être sûr. La vie c’est comme un spectacle d’acrobates sans filet ou comme un bébé qui mange une soupe sans bavoir récupérateur… C’est trop horrible, cette constante incertitude.

Alors paf, c’est là qu’on a inventé les Dieux et que ça a dérapé. A cause de l’incertitude. Je crois sincèrement (et j’apprécierais qu’on me laisse penser ce que je veux comme je laisse faire les autres, merci bonsoir) que les Hommes ont inventé les Dieux pour trouver de bonnes raisons. Des coupables, des idoles, du réconfort, des explications, des excuses ou tout simplement pour passer le temps. Je ne leur en veux pas trop parce qu’il y a des moments comme ça où on a besoin. En plus ils n’avaient pas encore inventé l’origami ni le clafoutis alors il fallait bien s’occuper ! Mais quand même, avouez que ça a pris des proportions…

Peut-être que je me trompe. Je n’ai pas cette prétention d’être sûre de quoi que ce soit. Mais s’il y avait un peu moins de gens un peu trop sûrs d’eux, on pourrait faire des courants d’air et respirer en entier. Aujourd’hui, ça manque un peu de gens de la bonne taille par rapport au point bleu pâle. Ça manque de gens qui disent qu’ils ne sont pas sûrs et que c’est pas grave. Aujourd’hui, ça sent un peu le renfermé à cause de ceux qui ont une idée en tête, parce qu’ils l’ont choisie ou parce qu’on leur a imposée, et qui ferment très fort les yeux pour être sûrs de ne pas voir passer d’autres idées qui pourraient tout remettre en question. Parce que c’est plus facile de mettre un point final plutôt qu’un point d’interrogation à la fin d’une phrase.

Moi, la créature en qui j’aurais aimé croire, c’est l’Homme. Je ne veux pas croire en des Dieux, et pourtant, je ne veux surtout pas empêcher les autres. Mais je préfère croire en l’Homme, parce que dans mon cas ce n’est pas apaisant du tout d’imaginer que des types immortels omniscients gèrent tout ça d’en haut. Ça ne me dérange pas de croire qu’on ne fait que passer et qu’il n’y a plus rien après. Contrairement à la connerie humaine, je pense que ce n’est pas grave que l’univers n’ait pas de limite. Ce serait même encore plus beau, plus merveilleux, plus fou… Qu’on soit là, maintenant, sur ce point bleu pâle.

« On a dit que l’astronomie incite à l’humilité et fortifie le caractère. Il n’y a peut-être pas de meilleure démonstration de la folie des idées humaines que cette lointaine image de notre monde minuscule. Pour moi, cela souligne notre responsabilité de cohabiter plus fraternellement les uns avec les autres, et de préserver et chérir le point bleu pâle, la seule maison que nous ayons jamais connue. »[2]


[1] Extrait de : Carl Sagan, Pale Blue Dot : A Vision of the Human Future in Space, 1994. Carl Sagan était un scientifique et astronome américain. Le titre de ce livre « Un point bleu pâle » (en français) lui a été inspiré par une photographie prise par la sonde Voyager 1, où l’on voit la Terre depuis une distance tellement inconcevable qu’elle ne ressemble plus qu’à ça : un point bleu pâle.
[2] Idem.

Image à la Une © Lilia El Golli.

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