Le défi du métissage

« Cela va faire parler, mais l’objectif, c’est relever le défi du métissage ; défi du métissage que nous adresse le XXIe siècle. » – Nicolas Sarkozy.

Comme le pressentait Nietzsche, la culture européenne, occidentale, a sombré depuis plus d’un siècle dans une logique de contemplation morbide. Nous reconnaissons le mal dont nous avons été capables, notre responsabilité dans le malheur des peuples du monde, humains et animaux, et nous assumons pitoyablement ce mal, en baissant le front. Nous revendiquons les crimes dont nous sommes les premiers à nous accuser ; tout le mal présent et tout le mal passé, si cela peut soulager notre conscience. C’est que, toute cette violence, à la fois contenue et expulsée par les mécanismes subtils et archaïques de civilisation, nous revient à la figure en suivant tous les courants en même temps, sans qu’il n’existe plus aucun moyen de nous épargner l’ultime confrontation. Voilà l’Occident malade de son histoire, l’Europe en quête d’une rédemption ou d’un châtiment à hauteur de ses crimes et les Européens ne se pardonnent pas facilement l’état dans lequel ils ont trouvé le monde en arrivant. Ce qu’il y a de redoutable, ce n’est pas le souci des victimes, mais le ressentiment qui généralement le commande.

Pendant des millénaires, nous nous voilions la violence fondatrice de nos sociétés ; nous ne faisions pas de cas de conscience de ces choses, comme le racisme par exemple, qui ne nous semblent plus acceptables aujourd’hui. Le « racisme », autrement dit cette tendance communautaire qui consiste à exclure l’Autre, l’Étranger, des catégories de l’humanité (le Sauvage) ou à le contenir dans les marges (le Barbare), n’est pas un mal blanc spécifique à notre civilisation judéo-chrétienne, mais une tendance naturelle, constitutive du processus de civilisation en tant que tel. La domination humaine, planétaire, était à ce prix et les puissants, les seigneurs, posaient dans cette discrimination un acte décisif ; en cela que le Bien, le Bon, le Juste – autrement dit l’Ordre Moral, s’enracine sur les bases de ce jugement primitif. Cette discrimination – qui est organisation du monde sur la base de nos mécanismes mentaux, des fonctions de l’entendement – ne commence pas avec ce que nous appelons le racisme : il faut que la division soit déjà opérationnelle à l’intérieur de la communauté (division sexuelle et sociale du travail). C’est une division de l’être en lui-même, son essentielle négativité (dont Hegel, c’est son mérite, nous éclaire la puissance génératrice).

La violence que l’on inflige à l’Autre est d’abord une violence que l’on s’impose à soi-même. Mais cette violence originelle, cette contrainte sur soi exercée par la communauté organique dans son effort d’organisation, c’est cela qui nous est justement le mieux voilé, ce que nous avons oublié le plus longtemps. Au moment où cette réalité se dévoile, ce qui apparaît au jour, pour ainsi dire, dans toute sa pureté, c’est d’abord la violence que nous exerçons sur l’Autre, qu’il soit étranger ou différent. C’est cela qui nous frappe et nous émeut, nous scandalise ou suscite notre compassion. C’est ainsi que la conscience fait retour sur soi, qu’elle remonte progressivement aux origines du mal, de la souffrance éprouvée, et se libère des enchaînements qui la maintiennent entre les rails d’une conduite malheureuse, dans des cycles d’enfermements paranoïaques dont il est toujours très compliqué de sortir.

Ce n’est que récemment, sur la Terre des Hommes, dans l’Histoire de la Civilisation, que les tendances comme le racisme apparaissent comme un problème, autrement dit que la violence constitutive de notre réalité historique profonde nous devient insupportable ; ce n’est que récemment que les fondements les plus reculés, non seulement de notre civilisation, mais de notre humanité même, nous sont dévoilés, ramenés au grand jour ; que nos conditionnements archaïques ne peuvent plus être ignorés. Ce dévoilement s’accompagne, nous en sommes les témoins, d’une crise, un certain chaos, qui nous fascine dans un premier temps – car nous comprenons que nous vivions constamment sous une pression formidable, que nous ne percevions pas auparavant –, mais dont nous apprendrons à nous détourner radicalement, si nous voulons comprendre ce qui se joue réellement pour nous dans cette grande traversée.

Je voudrais un instant considérer les choses d’un autre point de vue, de notre point de vue. On me reprochera d’être un peu trop optimiste, ou chrétien, qu’importe. Je voudrais donc considérer les choses d’un point de vue opposé à celui qui domine encore actuellement l’esprit occidental, la pensée selon laquelle rien de bon, définitivement, ne sortira jamais de l’Homme, autrement dit de l’Humanité en tant que Civilisation. Je voudrais considérer maintenant ce que nous avons réussi, ce que nous sommes en passe d’accomplir humainement sur la planète, dans cet espace de temps spécifique que nous sommes en train de traverser. Je dis « humainement » car cela échappe encore aux catégories historiques de toutes formes d’organisations possibles.

Nous avons pacifié la Terre, dominé les Royaumes animaux et donné son sens à l’Histoire – « un sens humain ». Plus jamais nous ne serons, sur la Terre, comme le furent nos lointains ancêtres ; jamais avant nous la Terre n’avait été à ce point unifiée dans le courant d’une même pensée. Avec l’acquisition du Marché Mondial, le développement technocratique de la Guerre Planétaire (guerre totale ou guerre absolue), ce n’est pas seulement l’Occident, ce n’est pas seulement la Civilisation, c’est l’Humanité en général qui entre dans une nouvelle ère ; à tout le moins pouvons-nous dire que nous sommes entrés dans une séquence historique de transition où, si nous pouvons nous faire une certaine idée du monde ou de l’histoire que nous sommes en train de quitter, nous ignorons tout du nouveau monde dans lequel nous sommes en passe d’entrer.

C’est à dessein que je parle de pacification, car c’est à grand renfort de guerre, de violence et de sang, que nous sommes parvenus à ce stade de développement de l’humanité ; ce dont nous avons surtout fait la démonstration, c’est notre formidable potentiel de destruction, notre ignorance ou capacité d’aveuglement et de mensonge. Cette part sombre de l’humanité, increvable compagnon noir des lumières (la part du diable), est tant et si bien démontrée qu’on ne verrait plus que ça aujourd’hui, ce que la nature humaine a de fondamentalement mauvais, de pourri, de honteux, de coupable. Nietzsche avait raison de dénoncer ce « poison », l’esprit de contemplation morbide, la pitié, le ressentiment et la mauvaise conscience ; ce risque anthropologique majeur et décisif que nous courions il y a déjà plus d’un siècle et dans lequel nous n’avons eu de cesse, depuis, de nous enfermer.

Cette posture, morale, politique, rend suspect quiconque voudrait considérer l’évolution et l’œuvre des Hommes sur la Terre d’un œil clairvoyant, et constitue le principal obstacle qui ne nous permet pas de comprendre ni de réaliser ce que nous accomplissons réellement sur la Terre, depuis des siècles et des siècles – et qui n’est pas, qui n’est déjà plus, la civilisation.

Qu’allons-nous faire ? Nous allons faire, nous allons bricoler quelque chose, mais nous n’avons aucun plan, aucun projet. Des idées, oui, des images, parfois très belles. Nous sentons confusément que nous sommes arrivés au bout de quelque chose, un concept, une séquence historique ; nous pressentons les mutations sociales en cours, dont nous ne verrons peut-être, de notre vivant, que les balbutiements.

L’Histoire s’effondre lentement, mais plus rapidement encore qu’elle n’émerge.

Agissons sans empressement.

Comment les choses se passent ? Ce sont des cheminements intimes de l’âme, qui s’expriment très différemment chez chacun d’entre nous ; ce sont des épreuves, des engagements dans l’existence qui sont, dans l’absolu, sans rapport, sans mesure commune avec la superstructure qui gouverne nos ressentiments. C’est une façon de dépasser son drame personnel, pour entrer dans l’Histoire. C’est une relation de soi à soi, de soi au vivant, dans le silence d’une contemplation lucide : vous devrez confronter vos peurs et vos désirs, vos poisons. Puis c’est une relation de toi à moi, dans le cheminement d’une intimité partagée qui déborde les évènements du monde ; dans le silence, parfois, d’un dialogue profond, dont il se peut qu’il remonte aux étoiles, à la nuit des temps ; dans la fraternité d’un regard, une amitié, à cet endroit du monde où nous nous trouvons, comme si le monde n’était et n’avait jamais été que cet instant-là, où il suffirait d’un souffle pour que tout se renversât.

Et que se passe-t-il réellement ? Nous sommes encore de vieilles roches, et les formes que nous abritons ne sont pas encore claires pour beaucoup d’entre nous. Qu’est-ce qui se dévoile exactement ? Un caractère, une empreinte nécessaire du temps ou une certaine érosion.

Pour nous, la création d’un nouveau lignage, d’un nouveau réseau organique, l’émergence de nouvelles souches primordiales, de nouveaux foyers : cela aussi est déjà commencé, est un effet du processus de déracinement, comme désir de la terre et des racines, comme ré-enracinement. Nomadisme universel et planétaire, autrement dit relocalisation de la production, de la circulation des échanges élémentaires, retour à une échelle humaine : ce qui implique l’abolition, « par la force des choses », autrement dit par la praxis, du Marché mondial.

Cette refondation ou réforme de la famille comme souche ou comme foyer, ne procède pas d’une action politique ou d’une théorie autour de laquelle il conviendrait de légiférer. Nous sommes, pour ainsi dire, dans un flou artistique, qui conduit certains d’entre nous à accepter ce stade d’expérimentation absolue où nous sommes historiquement parvenus, chacun à travers la succession de ses drames personnels. Ce n’est pas un enjeu pour la civilisation, mais pour une vie humaine. Revenir à échelle humaine, c’est aussi redécouvrir l’animalité de notre praxis, de notre réalisation concrète. C’est ainsi que nous parlerons d’incarnation.

Nous n’avons pas de modèle, mais un champ ouvert – que nous avons tant désiré ouvrir. Il est normal d’avoir peur : la réalité ne se dévoile jamais sans turbulence. Quant à ce qui nous vient « de l’autre côté », ce n’est pas toujours facile à encaisser.

Les ouvertures que le temps nous propose ne sont pas toujours celles que nous attendions. Nous avions espéré… Mais qu’avions-nous espéré au juste ? Alors nous regardons ces trous béants dans l’Histoire, dans notre conscience, comme si nous ne comprenions pas, comme si tout ça n’existait pas réellement, nous passons à côté, nous faisons semblant de n’avoir rien vu, rien entendu, et nous parlons d’autre chose, du temps qu’il fait, des gilets jaunes ou du dernier film que nous sommes allés voir au cinéma et que nous avons beaucoup aimé.

Les ouvertures sont souvent celles que nous n’attendions pas. La vérité, quand elle passe, le fait toujours à travers les mailles des filets pourtant toujours plus fins et perfectionnés que nous lancions sur la vie dans l’idée de la saisir. Nous saisissions autre chose, la vérité passait. Il n’y a pas beaucoup de « vérité » dans notre histoire. Les ouvertures, souvent, sont des portes étroites qui demandent que nous nous fassions humbles si nous voulons les franchir, que nous nous fassions petits, comme un enfant est petit, simple.

Il faut se donner la peine d’entrer.

Nous redoutons l’idée car nous lui trouvons associés des enfers glaçants, des déserts interminables peuplés de démons et d’épines, et nous trouvons que nous en bavons déjà assez comme ça sur la Terre pour ne pas avoir à en rajouter. La vérité, c’est que nous avons peur et, si nous avons peur, c’est que nous ne savons pas, non pas ce qui pourrait se trouver « de l’autre côté », mais comment allons-nous nous y prendre bon dieu… pour passer ? Par quel chemin, par quelle prière ? Et nous désespérons d’entendre la sagesse nous souffler que ce chemin que nous cherchons n’est certainement pas le bon puisqu’il n’existe pas et qu’il s’agit justement, pour nous, de passer à autre chose. La réalité n’étant pas déterminée par l’idée que nous nous en faisons : seule, notre expérience est déterminée par cette force.

Œuvre © Kévin Cadoux.

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