Le Festival International du Film de Cannes en 2016

Tapis rouge déroulé à Cannes du 11 au 22 mai 2016.

Anatole France
« J’ai toujours préféré la folie des passions à la sagesse de l’indifférence ».
Citation de Xavier Dolan lors de la remise par le Jury de son Grand Prix.

Description de la magie du cinéma d’auteur engagé, porteur du cinéma de demain.

C’est la lumineuse affiche du film Le Mépris (1963) qui dévoile la thématique du 69ème Festival International du Film (FIF) à Cannes, à savoir les marches dorées de la Villa Malaparte, auréolées de la magie de Godard et d’un casting exceptionnel avec Michel Piccoli et Brigitte Bardot.

Jamais deux sans trois, il est revenu à Woody Allen la lourde tache de lancer le festival avec Cafe Society, qui reste hors compétition comme il se doit pour tout film de Woody. Cafe Society nous a fait entrer dans la société hollywoodienne des années 30, ambiance jazzie assurée pour rythmer les aléas d’un premier amour manqué, celui qui vous suit insidieusement le temps d’une vie. Sur fond de monologue et du sempiternel aller-retour Los Angeles/New York, cher à Woody, film d’ouverture pour le moins réussie puisque paillette, strass, malentendus et humour s’entremêlent.

Cannes c’est aussi un jury, pour le moins cosmopolite présidé par le réalisateur australien Georges Miller (Mad Max : Fury Road), et entouré de huit membres : Arnaud Desplechin (France), Kirsten Dunst (Etats-Unis), Valeria Golino (Italie), Mads Mikkelsen (Danemark), Laszlo Nemes (Hongrie), Vanessa Paradis (France), Katayoon Shahabi (Iran) et Donald Sutherland (Canada).

Les films retenus en compétition pour cette 69ème édition sont incontestablement considérés comme dignes d’un grand cru, en présence des habitués que sont les Frères Dardenne, Almodovar, Loach, Garcia, Mungiu, Mendoza, aux cotés de la nouvelle vague qui comprend Dolan, Ade, Mendonça Filho, ou Dumont.

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Le plus grand Festival International du Film : mode d’emploi.

Les films en compétition sont en course pour la palme d’or et ont le privilège d’être projetés dans le grand Théâtre des Lumières. Au-delà de la palme, le FIF est un festival chargé d’histoire qui a pour objectif de faire découvrir les joyaux cinématographiques de demain. C’est possible à travers la Quinzaine des Réalisateurs, une section parallèle organisée par la société des réalisateurs indépendants, mais aussi la Semaine de la Critique, autre section parallèle organisée par le syndicat français de la Critique du Cinéma ou la sélection Cinéfondation, présidé et farouchement soutenu par Gilles Jacobs qui a pour but de promouvoir des réalisateurs de courts métrages en herbe.

Dans la sélection de la Semaine de la Critique sont à remarquer cette année les débuts de Kiberlain (avec Bonne Figure) ou de Casta (en Moi) dans la réalisation.

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Cannes 2016 : sélection magique qui redore le blason de la sélection reine.

Le FIF a été une nouvelle fois l’occasion de voyager : quoi de plus festif que de débuter le festival sur les plages du Nord, le fief de Bruno Dumont, (Ma Loute), puis de passer par la Suisse le temps d’une cure (Mal de Pierres, Nicole Garcia) ou de gouter à la chaleur madrilène (Julieta, Pedro Almodovar). On peut aussi choisir délibérément de s’enfermer dans un huis clos familial étouffant (Juste la fin du Monde, Xavier Dolan), ou de découvrir le quotidien grisâtre d’une jeune femme médecin célibataire à Liège (La fille inconnue, les frères Dardennes). Pourquoi pas même plonger dans la Roumanie contemporaine (Bacalaureat, Cristian Mungiu), revenue de ses illusions de l’après-Ceaucescu, avant d’achever ce tour d’horizon avec l’Iran sur fond de pièce de théâtre d’Arthur Miller (Le Client, Asghar Farhadi).

Dans cette sélection, qui reste marquée par son hétérogénéité, deux chemins parallèles se dessinent dans la quête de survie, que ce soit pour une vie meilleure ou tout simplement être heureux dans notre société contemporaine.

Loin de se tourner vers l’extérieur, c’est bien vers l’intérieur, que les projecteurs ont zoomé dans une grande partie des films présentés en sélection. La famille comme fil conducteur, comme si en ces années troubles, seule cette cellule de base pouvait être le lien à la vie, au vrai, au futur – et ce au-delà de la difficulté, des non-dits, des potentielles blessures restées ouvertes. Par famille, il ne faut plus entendre ce noyau familial soudé avec des parents unis à la tête d’une grande fratrie. Non, par famille, il faut plutôt entendre les relations filiales – et non le couple qui lui aussi ne sait plus affronter l’adversité et reste blessé par les trahisons avouées à demi-mot ou vainement cachées…Et le lien familial, indestructible, bien qu’ayant été, et parfois plus d’une fois, détruit, interrompu voire rompu durant de nombreuses années, se décline à l’infini: relation mère-fille (Julieta), relation mère-fils (Juste la fin du Monde), relation père-fille (Bacalaureat ou Toni Erdmann) ou père de substitution rencontré dans un job center (I, Daniel Blake). A contrario, c’est l’absence même du fils ou de la fille, souvent remplie du halo de la culpabilité, qui va jusqu’à structurer une existence ou des choix – le choix du silence pris par Louis dans Juste la fin du Monde où un sens se lit en surface au détour d’un regard ou d’un sourire complice.

A l’inverse, l’appel à la résistance, en prenant une approche résolument alternative, innovante parfois tellurique, qui peut aussi parfois s’allier dangereusement au burlesque,- a été représenté dans Toni Erdmann et la figure du père encombrant et facétieux interprété par Peter Simonischek ; Aquarius et le superbe portrait de la femme résistante ; Paterson, dans lequel Jim Jarmusch qui offre une vision optimiste et poétique, ou Elle dans laquelle Isabelle Huppert ne conçoit magistralement la survie que dans la surenchère à la psychopathie.

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Un palmarès 2016 à contre-courant.

Deuxième palme d’or pour Ken Loach, dix ans après Le vent se lève, le réalisateur britannique, dépeint – dans I, Daniel Blake– une chronique sociale qui dénonce avec émotion et réalisme les aberrations bureaucratiques du système social en Grande Bretagne ainsi que le système d’humiliation et de contrôle social qui en découlent. Ken Loach, en réalisateur engagé, en profite pour reprendre son thème de prédilection et pourfendre le néo-libéralisme ambiant en Europe.

Xavier Dolan, prend pleinement sa place de dauphin en recevant le Grand Prix (sorte de deuxième prix) avec Juste la fin du monde.

  • Prix d’interprétation masculine : acteur iranien Shahab Hosseini, dans le Client.
  • Prix d’interprétation féminine : actrice Philippine Jaclyn Rose dans Ma’Rosa de Brillante Mendoza.
  • Prix de la mise en scène : Ex-aequo : Olivier Assayas, avec the Personal Shopper et Cristian Mungiu, pour Bacalaureat.
  • Prix du scenario : réalisateur iranien Asghar Farhadi pour le Client.

On ne saurait terminer sans faire référence aux grands absents, pourtant acclamés par les critiques pour leur innovation et leur esprit de résistance, porteurs de cette solution alternative, avec en tête Toni Erdmann de Maren Ade, ou Elle de Paul Verhoeven.

Le tapis rouge est sur le point d’être replié jusqu’à l’année prochaine. Cannes, c’est aussi l’occasion d’écrire une nouvelle page dans l’histoire du cinéma, d’un cinéma d’auteur qui comme l’a souligné, Ken Loach au moment de la remise de sa palme, traverse une période difficile. Il s’agit bien de «rester forts » puisqu’un autre monde reste « possible et nécessaire ».

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