Marie Pia Bureau

Rencontre avec Marie Pia Bureau, Directrice de l’espace Malraux Scène nationale de Chambéry et de la Savoie.

Vous en avez sans doute entendu parler, l’espace Malraux Scène nationale de Chambéry a connu au printemps une baisse historique de sa dotation municipale. Quel est l’impact de cette baisse ? Comment gérer un théâtre comme l’espace Malraux et au fond, à quelle vision de la société se raccrocher en œuvrant pour le bon fonctionnement d’une si grosse maison de la culture ?

À la veille de la réouverture du théâtre pour la reprise d’une nouvelle saison, après quatre mois de chômage partiel, dialogue avec Marie Pia Bureau.

Qu’est-ce qu’une œuvre d’art pour vous ?

La notion d’œuvre n’est pas toujours évidente surtout quand on parle de spectacle vivant. L’expérience artistique vient d’un peu partout. Quand on est dans une maison qui s’appelle Malraux, on se dit que le lieu est très beau, mais qu’on n’ouvrira jamais assez de portes et de fenêtres pour se tourner vers l’extérieur. Il ne faut pas penser le lieu comme une unique scène, il faut le penser comme un lieu de circulation artistique, un lieu culturel qui se transforme en point de convergence. Nous tendons de plus en plus vers une ouverture de l’espace pour autre chose que les spectacles dans la grande salle.

Quelle est l’histoire des débuts de cette Scène nationale ?

Le projet a été porté par l’association historique pendant 24 ans avant de voir le jour en 1987. Ce projet avait été lancé par un jeune maire de l’époque, et a été mis en place par son successeur, mais ce n’est pas une histoire politique, c’était plus une envie citoyenne de développer un projet culturel.

La position géographique de l’Espace dans Chambéry dénote de l’idée initiale, nous sommes à ce qui était la périphérie de la ville. Malraux est un temple de la culture qui correspond à une politique culturelle de l’histoire du pays, il est une des dernières maisons de la culture construite en France mais il se voulait dès le début ouvert sur les quartiers populaires. Presque trente ans après, pour la saison 2014/2015, il y a eu 61 000 entrées pour le spectacle vivant et 10 000 sur le cinéma. C’est considérable pour une agglomération de moins de 140 000 habitants. C’est sans doute pour cela que ces lieux de culture, que l’on ne considère pas forcément lorsqu’on ne les côtoie pas, deviennent très vite des lieux de symboles et des lieux de fantasmes.

Depuis 1987, en quoi le projet de Scène nationale a-t-il changé ?

C’est plutôt le rapport à l’art qui a changé, on est dans un rapport moins pédagogique. Internet a changé le rapport à la connaissance et à l’art, on est beaucoup moins prescripteur aujourd’hui en tant que programmateur qu’on a pu l’être pour les générations précédentes. Aujourd’hui, il y a une hybridation du spectacle, et sans doute aussi des lieux de diffusion.

Quelles sont les difficultés pour faire une programmation dans une ville comme Chambéry ?

Chambéry est une ville conservatrice mais c’est général au théâtre en France. Le public se plaint qu’il n’y a plus assez de théâtre qui ressemble à du théâtre, de même, il n’y a plus assez de danse qui ressemble à de la danse. Il y a pourtant une notion importante dans le métier de programmateur, c’est qu’on ne peut pas se prévoir miroir du temps ou regard sur la société, ce que je me dois de faire, et se dire qu’on va façonner des artistes pour remplir des lieux. Il faut donc arriver à trouver un équilibre. Le rôle du programmateur de spectacle est de mettre des spectateurs en face des œuvres artistiques. Il y a des choses qui sont difficiles à défendre auprès du public aujourd’hui, mais qui dans deux ou trois ans le seront beaucoup moins. Rien n’est figé, tout est en mouvement. Nous avons une grande salle ainsi que le théâtre Charles Dullin avec une jauge moins importante. J’essaie de faire les programmations sans mettre en péril le public ni même les artistes.

J’entame ma troisième saison à la direction du théâtre, j’écoute ce que l’on me dit et je suis présente dans la salle pendant les spectacles, je ressens donc la réaction du public, je ne veux pas que les gens pensent s’être trompés d’expérience quand ils viennent voir un spectacle. Je préfère avoir quatre cents personnes qui savent pourquoi ils sont là, plutôt que six cents avec un malaise terrible. Le taux de remplissage de la saison dernière était de 75%. Nous avons eu une saison riche en diversité. Quand on propose beaucoup et très large, le public vient. Il y a des spectacles qui ne sont pas des spectacles grand public, il faut avoir un peu de codes, savoir ce qu’est la représentation et l’art en question pour l’apprécier. Certains disent qu’il faut que tout soit accessible à tout le monde tout le temps, mais cela nous entraine vers un consensualisme mou. Il faut des artistes qui sont en pointe et d’autres aux formes plus identifiées. Un juste équilibre entre tout cela est un beau reflet de la société me semble-t-il.

Au printemps nous avons entendu parlé de la perte éventuelle du label Scène nationale, où en sont les discussions ?

L’État termine un rapport d’inspection qui va déterminer à quelle hauteur de financement l’espace Malraux est encore capable d’assumer ses missions de Scène nationale. L’État donne une subvention pour assurer un certain nombre de missions, or cette dernière s’avère maintenant plus importante que celle délivrée par la ville, ce qui est un exemple unique en France.

Tout le monde s’accorde à dire et à faire en sorte que l’espace Malraux continue à bien travailler. Nous ne reproduirons pas l’histoire du chômage partiel l’année prochaine, c’était pour éviter des licenciements. Les collectivités qui financent pensent que nous pouvons faire des économies sur d’autres budgets que ceux impartis à la création et ceux impartis à l’emploi. L’étude précisera cela. Il faut savoir que les budgets pour faire fonctionner un tel bâtiment sont colossaux. Je ne pense pas que la politique locale veuille mettre en péril Malraux, c’est pour cela que nous dialoguons énormément pour trouver des solutions. Il faut bien se dire qu’il ne faut pas confondre la culture et l’événementiel, et que sans cette volonté publique nous ne pourrions pas ouvrir Chambéry sur le monde en faisant venir des spectacles du monde entier et en en produisant d’autres qui partent ailleurs. Aussi, cette volonté politique de soutien à l’Espace Malraux permet de proposer les spectacles à un prix moyen de 12€, ce qui est peu quand on voit toute l’économie qui est déployée et engendrée derrière. Les discussions sont ouvertes et ne demandent qu’à se poursuivre.

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Antoine Guillot

Directeur de Publication / Auteur / Metteur en scène

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