Rencontre avec un homme hideux

Rodolphe Congé, Rencontre avec un homme hideux, d’après David Foster Wallace.

Le Festival d’Automne à Paris et le théâtre de la Cité internationale ont donné cette adaptation d’une nouvelle de l’écrivain américain. C’est un seul en scène admirablement réussi, qui montre très finement que l’amour, s’il peut transporter les montagnes, clive l’humanité en hommes et en femmes désunis. Rodolphe Congé, initiateur, co-adaptateur, interprète et metteur en scène de ce spectacle, revivifie ainsi l’essence tragique de la scène.

Le comédien sort du fond obscur du plateau, où son personnage s’enfuira tout à la fin, plein d’invectives énigmatiques, qui l’engloutiront. Là, au début, il vient dans la lumière où se trouve un fauteuil de style contemporain, une table basse sur le côté, une bouteille, un verre. Il s’asseoit et il nous écoute. Le silence s’épaissit. Son visage n’est expressif que par ses traits fortement dessinés, son regard passif et sa bouche sans lèvre, légèrement de travers.

Puis il nous répond. Mais nous ne savons pas ce que nous lui avons dit. Lorsque nous sommes censés parler, il y a, en effet, très léger, un trait sonore, qui rappelle celui de la censure télévisée. Le personnage nous écoute, avec l’air parfois désespéré de celui qui ne croit plus pouvoir être compris. Puis donc il nous répond. Il tâche d’expliquer, il raconte. Et il boit quelques verres de whisky – nous aussi, vraisemblablement.

Il s’agit d’une femme. Car c’est un homme à femmes. Cynique et blasé. Qui nous dit soudain que c’est quand celle-ci, dont il va nous parler, a commencé à lui raconter qu’elle s’était échappée des griffes d’un meurtrier psychopathe, qu’il en est tombé éperdument amoureux.

Apparemment ce n’est rien moins qu’un stéréotype de baba cool bien fichue, une gamine parmi tant d’autres de ces filles imbibées de l’idéologie soixante-huitarde, mâtinée de l’esprit « pèlerinage à Katmandou ». Mais celle-ci se distingue par un corps de rêve. Pour l’aborder et la mener au lit sans délai, la technique est toujours la même – entrer dans son univers de mots et de lubies – et le personnage sait y faire. Après l’amour, il envisage de lui laisser un numéro de téléphone factice, afin qu’elle ne le retrouve jamais. Mais voilà, assise nue, en tailleur, sur le lit bouleversé, nous raconte-t-il, fumant une dunhill dont elle retire le filtre sous prétexte qu’il contient assurément des substances addictives, voilà qu’elle commence un récit qui la fait connaître bien autrement, et dont il ne va plus pouvoir se remettre. C’est manifeste, Wallace s’est souvenu ici des Mille et une nuits. Le conte diffère indéfiniment le sacrifice de l’amante.

Toujours entrelacé de nos questions muettes, le récit fragmenté du personnage arrive lentement au fait. Il faut la patience d’un lecteur ici, ce qui se conçoit puisqu’après tout le texte original est une nouvelle, pour savoir apprécier cette lenteur et cette construction, que la dramaturgie transpose avec simplicité, sans l’accélérer, au risque d’un léger ennui sans impatience, d’un plaisant retard sur les mouvements de notre monde pressé.

Le récit de la jeune fille se résume ainsi : une fois prise en stop par un homme dont elle comprend presque immédiatement les intentions non seulement criminelles mais sadiques, voilà qu’au lieu de céder à la terreur, elle a l’inspiration de penser qu’elle n’a qu’une chance de s’en sortir : établir une relation psychique avec l’âme de cet homme victime de psychopathie. C’est ainsi qu’elle raconte à notre personnage, celui avec lequel, depuis le début du spectacle, nous entretenons cette conversation, ni plus ni moins que le triomphe de l’amour.

Traversant un par un, à force de concentration, les voiles de violence, de terreur et de souffrance que le malade concentre dans son intériorité folle, voilà qu’elle parvient à toucher ce sujet en absence. Cela ne va pas sans peine ni sans risque. Il l’a tout de même emmenée loin de l’autoroute, il lui a demandé de se coucher à terre, les mains sur la tête, et elle l’a fait, pendant qu’il cherche, dans la malle de la voiture, le poinçon, la scie, et les autres outils dont il fera usage après l’avoir violée. Mais voilà, il est ébranlé, puis il lâche tout son matériel ridicule, et il s’agenouille, et il vomit tout ce qu’il sait. Tout ce qu’il sait c’est-à-dire toute sa terreur de l’autre et tout ce qu’il en a fait. Cependant il se jette sur elle et la viole. Mais du néant dont elle revient, elle sait inventer le geste d’accueil, une caresse dans les cheveux de l’homme, qui renverse complètement la situation, à le contraindre, lui qui la viole, de peut-être lui faire – qui le saura ? – l’amour.

Reste que l’homme se relève, retourne à sa voiture, s’en va au diable – court au suicide, selon l’opinion de notre personnage – et laisse à notre héroïne la vie sauve.

Et laisse notre personnage, sous nos yeux, ravagé. Il regarde par terre, dans le vide – mais pourquoi ? Il aime. Et il doit subir le pire qu’un amant puisse souffrir : craindre le désintérêt de l’aimée. Le voilà malade d’amour et de jalousie, lui qui, un moment plus tôt, projetait de donner un faux numéro de téléphone à cette femme pour qu’elle perde sa trace.

Mais qu’est-ce que le triomphe de l’amour ? C’est une gloire dont l’homme, au bout du compte, se sent nécessairement exclu, bien qu’il en soit obsédé. La raison en est simple, et dévoyée souvent : l’homme ignore l’intensité de l’orgasme féminin. Le personnage nous le rappelle. Il ne peut que regarder sa partenaire, qui fermant les yeux, disparaît seule dans un abîme de félicité infinie, dont, lui, il demeure privé, regardant cela depuis la balustrade. La relation entre les hommes et les femmes sera toujours hiatus, asymétrie, déception.

Le psychotique, qui s’est laissé prendre à l’amour, ne pourra pas guérir. Il court au suicide, logiquement, puisqu’il sait plus qu’un autre que la relation est rompue, par nature. Certes, il est tombé sur une victime d’exception, qui tâche de refaire le lien avec lui. La folie, en effet, c’est l’absence du lien à l’autre – l’incohérence des fous vient de là. Au contraire, lorsqu’il y a l’autre, et qu’il y a lien, il faut produire du sens. Mais l’amour vise la mort, la rupture. Et s’il y a des psychotiques, c’est sans doute bien que cette visée de la mort est une expérience universelle et précoce qui peut détruire un sujet. Pour construire ceux qui s’en tirent à peu près, heureusement, il y a le langage.

Donc le psychotique ne peut guérir, mais le névrosé ordinaire non plus : si ce dernier regarde, tout à fait blasé, les constructions de sens d’un air cynique, comme fait le personnage au début de la pièce, c’est parce qu’il se protège de l’amour, qui, Georges Bataille l’a écrit, s’articule à la mort. Mais il est ambigu, aussi. Il ne cesse de dénoncer, le blasé, le cynique, un état de fait que pour rien au monde il ne voudrait changer.

C’est donc les mêmes structures psychiques du désir qui produisent le névrosé cynique et le psychotique. Le cynique vivote dans le rapport à l’autre et dans la signification, il couche avec des filles sans se poser de question, il n’a jamais aimé, non qu’il n’ait pas de chance, mais parce que le triomphe de l’amour, il le sent, ce n’est pas pour lui. S’il l’oublie, il risque ce qui vient d’arriver au personnage : qu’une Shéhérazade bien funeste vienne lui rappeler qu’il barbote dans le mauvais infini (celui de dom Juan accumulant les épouses) alors que les femmes accèdent à un infini actualisé, celui de la petite mort orgasmique, auquel, lui, il n’atteindra jamais.

Il perd une jouissance immense. Il gagne une souffrance et une tristesse interminables, qui pour un homme s’appelle l’amour.  Du point de vue d’une femme qui perçoit cela chez son amant, cette souffrance s’appelle jalousie détestable, obsession horrible de posséder, et folie misérable qui mène à la destruction de l’autre. La différence de l’homme sain à l’homme psychotique n’est que de degré, voilà l’enseignement terrible et terrifiant de la pièce.

Et c’est pourquoi le personnage, ayant fait le tour de la question avec nous, son interlocutrice, nous agonit d’injures avant de disparaître, comme si nous ne comprenions rien, comme si nous ne comprenions absolument rien de sa souffrance. Comme si nous faisions partie, nous le public, de cette race de femmes, qui croit pouvoir renouer ce qui est, par nature, rompu, et dont le crime impardonnable est ce qu’on appelle « les bons sentiments », l’illusion coupable, la naïveté incomparable, l’innocence ridicule, le peace and love. Un moment le public que nous sommes se voit tel qu’il est, et se reconnaît tout-à-fait digne d’être étranglé.

Ainsi se termine la pièce, et quand Rodolphe Congé vient saluer, il est tellement rempli encore du tragique de sa représentation, qu’il ne parvient à sourire vraiment qu’au troisième rappel.

Photographie à la Une © Laura Bazalgette.

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