Sois belle et tais-toi

La beauté, vaste mot omniprésent dans notre société, nous surplombe de son diktat de plus en plus féroce, les règles pour plaire esthétiquement sont de plus en plus dures.

Toujours en mouvement, les normes pour correspondre aux canons esthétiques actuels se lient puis se délient, nous propulsant dans une quête sans fin. Course infinie vers quelque chose qui semble se dérober incessamment sous nos pieds, la beauté parait indicible et mouvante. Normalisée par des standards et pourtant difficilement explicable, elle ne se laisse pas attraper si facilement.

La beauté n’est que langage.

La beauté exhibée aux yeux de tous montre un fantasme idéal occidental d’une femme hyper sexualisée aux longues jambes, à la chevelure dense et soyeuse, aux hanches fines mais surtout à la poitrine et au fessier généreux. De toutes les époques, des normes règlementant la beauté et son appréciation nous ont montré que cette dernière n’est qu’un langage exhibant l’appartenance culturelle, le genre, l’époque mais également l’âge et le statut social. En art la femme est considérée comme belle quand elle est langoureuse dans une mise en scène souvent passive. Un artiste comme Klimt fera de la femme une icône entourée d’or, de lumière. C’est une femme aimée et forte tout en étant sensuelle. Ces corps élancés montrent l’admiration masculine. Il idolâtre et idéalise ce féminin qu’il vénère tant comme beaucoup d’artistes. Le corps féminin fascine mais fait également peur, les deux s’entremêlant pour exhiber cette quête de beauté idéale.

Ce fantasme et cette idéalisation ne datent pas d’hier. Ainsi, Ingres avec son fameux tableau La Baigneuse Valpinçon va jusqu’à modifier l’anatomie de son modèle pour répondre à une certaine harmonie de la courbe. Il rajoute quelques vertèbres pour arrondir ce dos si féminin et si gracieux. Cette représentation modulable du corps féminin exhibe cette envie perpétuelle d’un fantasme irréel. L’envie de toujours modifier l’image de la femme montre la pression consciente et inconsciente exercée sur cette dernière. La beauté d’une femme est aujourd’hui considérée comme obligatoire pour notre société boulimique d’images et intolérante envers la vieillesse et le temps qui passe.

Des fantasmes esthétiques muables.

Les canons esthétiques sont changeants, en train de se construire et se détruire puisque les critères qui définissent la beauté se transforment en fonction des époques et des cultures. Reflets d’un certain temps, ces fantasmes esthétiques imbibent l’art au travers des siècles. Les muses des artistes s’enchaînent, se ressemblent puis muent. Les fantasmes d’hier ne sont plus ceux d’aujourd’hui. On le voit par le glissement de la femme de l’Antiquité à celle d’aujourd’hui hyper sexualisée dans les médias. Ainsi, la femme de l’Antiquité se doit d’être jeune, athlétique et musclée tout comme les hommes, tandis qu’au Moyen Âge c’est le visage de la femme qui prend de l’importance. C’est la disparition du Mens Sana in Corpore Sano et seule l’apparence extérieure commence à se développer. Le visage féminin doit avoir un air juvénile et une peau blanche, symbole de la pureté.

Au XVIIème siècle le maquillage est valorisé, la femme se transforme pour plaire. Rouge à lèvres, poudre et perruque poudrée de blanc font maintenant parti de l’attirail de séduction féminin. La beauté devient superficielle et le corps entre en jeu. Une taille fine et une poitrine généreuse sont les carcans à suivre pour séduire. La séduction semble d’ailleurs devenir le seul but attribué à la gente féminine.

Dans l’art, la femme est représentée comme une déesse ou une nymphe ; toujours hors de portée et quelque peu passive. Lorsqu’elle est nue c’est qu’elle est divine ou allégorique. C’est d’ailleurs dans l’art du XIXème siècle que s’opère le plus de changements. Manet, avec Olympia de 1863, fait scandale par la représentation d’une femme entièrement nue, alanguie sur un lit. Réelle rupture avec l’esthétique classique et l’art officiel des Salons, ce tableau choque par son sujet puisqu’il n’est ni allégorique ni mythique. Ici c’est une jeune prostituée qui nous regarde franchement et qui assume l’érotisme qui émane de son corps. La femme réelle devient muse d’artiste. Objet de désir, elle est représentée comme telle dans des tableaux de plus en plus réalistes. L’image de la femme désirée dépeinte par des hommes souligne la pression exercée sur elle par les carcans de la beauté. La femme doit plaire, séduire et être sexuellement désirable.

Puis la minceur entre en jeu dans les canons esthétiques avec la silhouette androgyne. Cependant, au début des années cinquante, le modèle de la femme pulpeuse renaît comme le montre la si célèbre Marilyn Monroe. Véritable icône de la beauté par le travail coloré et pop de Warhol, l’actrice est considérée comme l’une des plus belles femmes de l’époque et reste encore dans l’esprit collectif une beauté sans nom. Cependant, de nos jours, c’est la minceur qui prime de nouveau dans notre culture occidentale. Ventre plat, hanches fines mais aussi poitrine généreuse ; voilà ce que l’on attend d’une femme du XXIème siècle. Ces fantasmes mènent à une envie sans cesse renouvelée de les atteindre.

Jean-Auguste-Dominique Ingres, La Baigneuse Valpinçon. Musée du Louvre, Paris.

Une quête sans fin.

Véritable course sans fin, la quête de la beauté est une torpeur infinie. On le remarque depuis quelques années par la publicité passive mais agressive qui transmet ces normes esthétiques. On se retrouve dans une société où l’on juge les femmes sans limite que ce soit au cinéma, dans la publicité, la bande-dessinée ou encore les jeux vidéo. Les femmes sont fragmentées, mises dans des positions irréelles, comme la position seins/fesses qui permet de voir les deux en même temps dans les publicités ou affiches de cinéma. Ce moule montre à chacune que l’apparence est plus importante que l’intellect, que lorsqu’on a le physique on a tout mais surtout, il nous montre que lorsqu’on vous considère comme belle, on ne vous prend pas toujours au sérieux. Il y a cette idée de la beauté fantasmée et parfaite qui circule mais qui est pourtant inatteignable car non réelle. Toujours dans l’impression de décevoir puisqu’on ne peut atteindre une conception de la beauté attendue, les femmes d’aujourd’hui croulent sous la pression masculine. De plus en plus d’adolescentes entament des régimes pour perdre du poids et ressembler à leur star favorite dont toutes les photographies ont été retouchées. La femme devient objet pour le consumérisme. Elle n’a plus d’identité et a pour seul but de vendre. Le physique devient primordial. Nécessaire à la vente, nécessaire au simple accrochage du regard ; la beauté devient identité.

Cette recherche épuisante divulguée comme un besoin par les médias de masse se traduit par une hausse du recours à la chirurgie esthétique et une uniformisation de l’idée de beauté. Dans un monde où l’on pense que le bonheur arrivera lorsque notre beauté sera parfaite, la superficialité et les transformations corporelles sont de plus en plus présents pour répondre à cette quête sans fin. Les normes des canons esthétiques s’occidentalisent, il y a mondialisation des carcans esthétiques. Ainsi, les Asiatiques sont de plus en plus nombreuses à se faire débrider les yeux pour ressembler aux Occidentales. Ce façonnage croissant de la beauté reflète cette envie de répondre aux règles du culte du beau corps.

Cependant, l’artiste française Orlan joue avec ces opérations corporelles pour dénoncer la tyrannie de la beauté. Elle prend à contre-pied le but premier de ces opérations et dénonce les pressions sociales, culturelles, religieuses et politiques qu’on inflige au corps féminin. Entre 1990 et 1993, neuf opérations sont effectuées sur elle. Réelles performances retransmises en direct, le bloc opératoire devient son atelier tandis que son corps se transforme en lieu ouvert aux débats publics. Orlan se fait opérer pour montrer ses différences et non pour rentrer dans un moule de beauté sociétale. La beauté ne doit plus être une uniformisation ou un critère de l’appréciation sociale.

Orlan, Self-hybridations Africaines – MAMC Saint-Étienne © Cliff Shain.

Une idéalisation obsessionnelle remise en question.

Dans une société où un tel diktat de la beauté nous surplombe et nous oppresse, les revendications contre ces fantasmes inatteignables grandissent. De nombreux artistes nous rappellent que la femme est souvent plus belle lorsqu’elle ne suit pas parfaitement les canons esthétiques. Ce n’est pas la superficialité qui fait la beauté mais au contraire le charme naturel. Pourtant ces valeurs sont difficiles à retrouver dans les médias et surtout dans la publicité. Ainsi, la photographe britannique Maisie Cousins, nous montre par ses très gros plans une femme vraie et sans idéalisation quelconque. Ses pores suintants sont visibles et même exhibés tandis que la perfection stéréotypée disparaît. Si proches de nous et presque palpables tant on peut les scruter de près ; ces femmes et leurs physiques sublimement imparfaits nous permettent une projection réaliste. La représentation parfaite qu’inflige la société aux femmes est remise en question.

Tout comme Maisie Cousins, l’artiste Vermibus travaille sur le dévoilement illusoire de cette quête de la beauté inatteignable. Menant des projets d’envergure dans des paysages urbains, l’artiste placarde des affiches semblables à de grandes publicités dans des lieux communs de la ville tels que les abribus. Jouant avec les codes du marketing et de la publicité de la société, il exhibe ces affiches qui sont l’inverse de celles propageant une idée fausse de la beauté féminine idéale. Ces femmes affichées sont défigurées par ce qui s’apparente à des coups de pinceaux pleins de peinture. L’idéal féminin qui donne envie d’acheter se transforme par quelques traits en créature étrange nous scrutant derrière la vitre de l’abribus.

La beauté, valeur omniprésente dans notre société occidentale, est remise en question par les artistes mais aussi par tout un chacun. La pression subie par les femmes par rapport aux hommes pour atteindre des carcans idéaux est de plus en plus conscientisée. Si chacune ne répondait pas à des normes attendues et à la pression sociale exercée, l’image de la beauté féminine serait changée. Mais c’est surtout dans les médias, les publicités ou encore au cinéma que la femme fragmentée, sans identité et sans dialogues doit disparaître. L’intellect doit primer sur la beauté. Cette dernière n’est pas une fin en soi et ne doit également pas être un moyen. Dans un monde où superficialité et hypocrisie sont mises en avant, il faut jouer non de son physique pour réussir mais user de ses valeurs.

Image à la Une, Marilyn Monroe, Andy Warhol.

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