Thomas Enhco

virtuose des touches nacrées.

Certains accords, certaines notes, semblent figées dans l’air, en suspend. Etat d’apesanteur, caresses fragiles, les mains du pianiste volent sur les touches nacrées, sa musique nous transporte. Fermer les yeux et sentir, immobile, l’élévation, croire aux mélodies sans âges, aux âmes vibrantes d’unisson. Et enfin ouvrir les yeux sur cet homme, dont les doigts semblent tout connaître mais dont le visage ne laisse rien paraître. Classique, jazz, hymne du coeur, pureté d’un langage, le but n’est plus de comprendre mais simplement de se laisser surprendre. Il est le musicien de talent qui a joué avec les plus grand, il est le souffle de la jeunesse pour certains, le gamin pour d’autre, mais il est surtout la promesse que le génie n’est pas gage de vieillesse.

Cette première présentation vous flatte ?

J’ai l’impression que l’on parle de quelqu’un d’autre. C’est très beau, on dirait presque un poème. Elle met la barre très haut !

Votre dernier album, Fireflies, est-il à la hauteur ?

C’est un album que j’ai eu la chance de coproduire, ce qui est quelque chose de très important pour un musicien, notamment pour moi. Cela m’a permis de connaître et de maîtriser tous les aspects de la production afin de m’affranchir de toutes contraintes marketing et commerciales pour être le plus libre possible et servir vraiment la musique. Je ne sais pas si c’est un vrai chef d’œuvre mais pour moi il, est réussi. C’est une création très personnelle.

Vous voyez votre avenir en autoproduction ?

Pas forcément, mais c’est une réelle liberté. J’ai toujours été attaché à cette notion, le besoin de voyager, d’être maître de ce que je fais, de la musique que je joue. Au-delà de la musique, c’est pour moi la valeur suprême d’affranchissement et d’épanouissement en tant qu’être humain. Ce n’est pas

par hasard que je fais du jazz, qui est une musique basée sur l’improvisation, et donc sur la liberté. Je peux très bien être produit chez un label qui comprendrait et respecterait ce que je veux dire musicalement et ce que je suis. Je n’ai pas envie que l’on me mette dans une boîte qui ne correspondrait pas à mon univers.

Vous avez été primé aux Victoires du Jazz au mois de juin 2013. Ces récompenses sont-elles importantes pour vous ?

Oui, elles sont importantes. Toute récompense fait plaisir, mais obtenir une Victoire du Jazz est un prix assez spécial car c’est la profession qui vote pour tel ou tel musicien. Il rassemble les producteurs, les journalistes, les programmateurs et d’autres acteurs du métier. C’est une récompense gratifiante et encourageante. Evidemment, ce qui importe le plus est la reconnaissance du public, c’est en grande partie pour lui que l’on fait de musique. Mais avoir l’aval des spécialistes, qui sont autant de pierres à cet édifice de la musique, c’est très important en fait.

Vous faites de la musique pour le public et après pour vous ?

Non, je suis bien plus égoïste que ça ! Je fais de la musique déjà parce que j’en ai besoin, c’est mon moyen d’expression. À cela s’ajoute quelque chose de physique, j’ai un rapport très fusionnel avec le piano. J’ai besoin de jouer du piano comme certains ont besoin de faire du surf. Jouer est un moyen pour moi d’exprimer ce que je ne peux dire avec des mots. Il y a beaucoup de choses qu’on ne parvient pas à dire aux autres, parce que l’on n’en est pas capable, parce que l’on n’en a pas l’occasion. Et parfois on ne sait pas très bien ce que l’on veut dire, on ne sait pas non plus à qui. La musique est un langage universel, un langage qui me colle à la peau et avec lequel je m’exprime plus facilement.

j’ai un rapport très fusionnel avec le piano

Qu’aimez-vous dans votre métier aujourd’hui ?

Ce sera plus rapide et plus simple de dire ce que je n’aime pas. Je n’aime pas les aéroports, tourner dans les halls bondés et courir après tel ou tel avion. Je n’aime pas non plus les conflits, qui sont malheureusement assez fréquents dans le milieu. C’est un métier dans lequel il existe de fortes personnalités, ce qui entraîne obligatoirement quelques batailles d’égo. Les enjeux, les carrières, les relations, tout cela contribue à créer une ambiance parfois assez lourde de colère et de rancune que j’ai du mal à accepter. J’ai toujours été un phobique des conflits. Dès qu’il y a une dispute il faut que je sorte, que j’aille courir. Mis à part ça, je ne vois que des avantages. J’aime me lever chaque matin en me disant que je vais faire mon métier et que ce métier est une passion. Il n’y a rien de plus beau, que de pouvoir vivre sa passion.

Est-ce-que vous pourriez nous donner une définition de votre jazz ?

Je suis très attaché à la mélodie. C’est un des éléments les plus reconnaissables, que ce soit un air de Bach ou un thème de métal. C’est lié à ma personnalité, je suis un vieux romantique fleur bleue, ce qui se ressent forcément dans ma musique. Mon jazz est assez accessible, on n’a pas besoin d’être un spécialiste pour l’écouter ou pour l’apprécier. Enfin c’est ce qu’on me dit. C’est une musique que je veux ouverte. Quand je joue en groupe, je choisis des musiciens qui ont eux aussi, une personnalité très forte. Je n’ai donc pas envie de les enfermer dans mes codes et dans ma volonté. Evidemment, en tant que leader d’un groupe, on est capitaine du bateau, mais si on peut se permettre de choisir des musiciens, c’est pour leur son et pour les entendre s’exprimer. Je veux laisser les portes ouvertes pour que mes choix musicaux ne soient pas faits par contrainte mais par envie. J’ai envie de croire que ma musique est interactive, qu’elle change d’un soir sur l’autre. Même quand j’enregistre en studio, quand c’est un son très travaillé, je veux garder cette énergie sincère pour qu’elle s’exprime sur le moment présent.

Est-ce-que vous arrivez à imaginer Thomas Enhco dans dix ans ?

Je suis dans une période de ma vie où je veux tout faire, tout essayer, jouer avec tout le monde, et partout. C’est génial mais c’est crevant. Je ne pourrai pas faire ça toute ma vie, il y a certaines choses, notamment dans le domaine de la composition musicale, que j’aimerais approfondir. J’aimerais faire des collaborations avec des artistes issus du milieu électro ou avec des orchestres symphoniques.

tout faire, tout essayer, jouer avec tout le monde

Ces projets nécessitent beaucoup de temps, et si dans dix ans je suis assez connu, je pourrai dire non à certaines choses. Me garder ainsi quatre mois de vide dans l’année afin de m’isoler avec un piano et du matériel. Composer, inviter des musiciens, collaborer, passer du temps en studio ou pourquoi pas écrire des paroles de chansons. J’ai plein d’idées et de projets, mais en ce moment je suis un peu débordé.

Copain – Pas copain
Jean Paul Bouteiller

Jean Paul Bouteiller

Je ne le connais pas intimement mais disons copain ! J’ai eu la chance de le rencontrer au Festival Jazz à Vienne dont il est le père fondateur. Ce festival est vraiment mythique ! La première fois que j’ai mis les pieds sur la grande scène de Jazz à Vienne, je devais avoir dix ans je crois. Ma mère était dans les coulisses et ma poussé sur scène en disant « Vas-y c’est un ton tour maintenant ! ». Je me suis retrouvé devant ce mur du théâtre antique avec sept ou huit mille pairs d’yeux braqués sur moi ! J’étais à la foi tétanisé et complètement subjugué par l’énergie qui se dégageait de ce lieu. Mais je me souviens surtout de lui lorsque je suis venu jouer sous mon nom à Vienne. Je ne jouais pas dans le Théâtre Antique mais dans le Club de minuit, ce qui est déjà assez impressionnant. Il y a aussi son fils, John Boutellier, un saxophoniste hors pair.

Tony Allen

Tony Allen

Ben… copain ! Je suis obligé, c’est une légende ! C’était un honneur de pouvoir jouer avec lui à La Nuit du Jazz à Aix-les-Bains. C’est le pionnier de l’afrobeat, je ne suis pas du tout un spécialiste de cette musique, même si le Jazz y prend ses racines.

Ibrahim Maalouf

Ibrahim Maalouf

Encore un copain ! Moi j’aime tout le monde, après je ne sais pas si tout le monde m’aime bien ! J’ai rencontré Ibrahim en 2006, à l’époque où j’ai été soutenu par le fond d’action SACEM. C’est un organisme qui soutient de jeunes artistes, souvent issus du jazz, pour les aider financièrement à monter leurs projets et à débuter leur carrière. Ce fond m’a permis de sortir mon premier disque et d’importer mon deuxième du Japon où il a été produit. Ibrahim a lui aussi été sélectionné par cet organisme, ce qui nous a permis de jouer de nombreuses fois ensemble. On est souvent dans les mêmes programmations dans les festivals. C’est un super trompettiste, un grand compositeur. On s’entend très bien, on va d’ailleurs sûrement être en collocation ensemble à New-York.

Bireli Lagraine

Bireli Lagraine

Copain ! Je le connais depuis que je suis tout petit. Biréli, est une légende vivante de la guitare manouche. Didier Lockwood m’emmenait souvent sur scène avec lui dans des festivals pour jouer un ou deux morceaux, notamment avec Biréli. Depuis j’ai grandi, mais on se croise encore pour jouer et discuter musique.

Michel Petrucciani

Michel Petrucciani

C’est particulier… Je l’ai connu dès mon plus jeune âge. C’était un des meilleurs amis de Didier Lockwood. Chaque été on se retrouvait au mois de juin pour le festival de Calvi en Corse. J’avais entre quatre et six ans, l’âge où lui savait déjà jouer du piano comme un professionnel. Michel était là avec son fils Alexandre. Il nous faisait tout le temps rire, toujours prêt à faire des gags, à se moquer de lui-même. Comme il était petit et bossu, il se mettait une serviette sur la tête à la plage et imitait maître Yoda. J’étais gamin, je ne comprenais pas très bien qui était ce bonhomme bizarre, ce qu’il avait, mais quand j’étais en vacances avec lui, je rigolais beaucoup. À l’époque Michel était déjà mondialement connu, c’était le premier artiste étranger à avoir signé chez Blue Notes. Je n’ai jamais vu un homme si spontané, si jovial et à la fois si brillant. C’était un mec extraordinaire.

Dider Lockwood

Dider Lockwood

Il m’a tellement apporté que j’ai du mal à le décrire. J’ai vécu sous son toit de mes quatre ans à mes dix-sept ans. Que dire… Je viens d’une famille issue majoritairement de la musique classique et c’est ma mère, Caroline Casadesus, chanteuse lyrique, qui m’a ouvert les portes de la musique. En revanche, c’est à Didier que je dois la découverte du Jazz. Il a fait avec moi ce que Stéphane Grappelli a fait avec lui, c’est-à-dire m’initier aux bases du Jazz, d’abord sur le violon puis au piano. Quand j’avais neuf ans, je me souviens de Didier m’emmenant au festival d’Antibes – Juan-les-Pins, il y avait trois mille personnes dans la salle. Il jouait avec d’autres grands musiciens, il m’a regardé et m’a dit :  » Voilà, maintenant tu vas faire ta première grosse scène ». Je lui dois beaucoup.

J’ai un hommage à vous proposer, comme ça on pourra le ressortir, le moment venu… L’idée est que vous le validiez, vous le labélisez Thomas Enhco…

Pas de problème, c’est une bonne idée.

« Née en 1988, il commence le violon à trois ans et le piano à six ans. Il étudie le classique, le jazz, et écrit ses premières compositions qu’il interprète lui-même en concert, à l’âge où l’on joue normalement aux billes… »

À cet âge là je crois que je jouais plus aux cartes Dragon Ball Z…

« De Peter Erskine à Mike Stern, en passant par Billy Cobham ou encore Martin Taylor, il a joué avec les plus grands. Devenu l’un de ces musiciens prodiges, il a parcouru le monde du bout des doigts. La musique pour transporter les âmes, pour réunir les gens, les âges, sans jamais perdre du vue l’essentiel ; le plaisir de jouer. Convoiter la gloire, construire une légende, consommer la vie avant qu’elle ne s’épuise, voilà le combat auquel il s’est livré. Livré corps et âme à son art, il n’a cessé de jouer, de composer, de vibrer sous les applaudissements d’un public déboussolé. Les yeux fixés sur le fantôme du son, ses mains, animées de leur propre vie, modelaient la mesure. La mesure d’un talent dont la rareté n’a eu d’égale que sa fragilité. Etoile montante de son vivant, il est aujourd’hui l’astre regretté que l’on sent briller sur nos peaux, que l’on entend encore murmurer, parfois, lorsqu’un accord familier vient mourir aux creux de nos oreilles. »

C’est pas mal, ça donnerait presque envie de mourir ! Mais je rajouterais une blague ou deux.

Quel est d’ailleurs la dernière chose que vous souhaiteriez crier au monde cinq minutes avant de mourir ?

Dire aux jeunes de trouver leur passion et de s’y accrocher comme une bouée de sauvetage. Trouver sa voie et s’accomplir professionnellement à travers elle est une chose qui peut nous nourrir, nous illuminer et nous transporter toute notre vie. Que ce soit des passions les plus modestes aux plus grandioses, je pense que c’est un vrai chemin vers le bonheur.

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