Triptyque de la peur

De l’extase à l’horreur.

Alexandre Friederich, « Triptyque de la peur ». Éditions Art & Fiction, Collection ShushLarry, 106 pages, 14.90CHF / 12€.

Alexandre Friederich a étudié la philosophie à Genève, fondateur du groupe punk Brukt, à partir du début du millénaire, il se consacre à l’écriture en y mêlant géopolitique et fiction. Ses textes sont d’abord écrits sous forme de fragments tirés de ses notes prises sur les lieux de l’expérience : traversée des grands cols alpins à vélo, errance dans les mines d’or abandonnées du Mexique. Il est aussi l’auteur d’un Journal d’Inconsistance tenu depuis ses douze ans… Ce corpus énorme et protéiforme prend différents formes. Avec 45-12, retour à Aravaca l’auteur proposa des morceaux choisis de ce corpus océanique. Sous le pseudonyme d’Alonso Llorente il est aussi l’auteur en duo ou trio de Susie la simple première biographie de la chanteuse écossaise Susan Boyle et Histoire de ma montre Casio.

Triptyque de la peur prend un aspect particulier par rapport à son travail antérieur. L’investigation remplace le biographique au sein de trois enquêtes. L’objectif de son essai est le suivant : « La peur gouverne-t-elle le monde ? ». L’angoisse, la crainte et l’effroi sont examinés en trois temps : l’antiquité, le passé proche et un futur qu’il est tout autant. L’auteur se fait donc archéologue, puis polémiste politique en posant la question : « Comment se fait-il qu’un passionné d’aviation ait pu construire dans sa grange un prototype recyclant des pièces de haute technologie dont l’achat a coûté 855 millions à la Confédération Suisse ? » et enfin sémiologue avec une autre question : « À quel modèle post humain la pornographie obéit-elle ? Le gonzo numérique annonce-t-il l’âge effrayant du rapport sexuel formalisé ? ».

C’est sur ce plan que l’auteur est le plus pertinent. Selon lui le porno invente d’autres produits, tournages et circuit de distribution selon une économie (pas forcément libidinale) mais qui autorise apparemment la suppression de toute autocensure. L’auteur prouve que par le processus de dé-scénarisation est enclenché pour aboutir à une béance non seulement oculaire mais existentielle qui devrait engendrer une peur. D’autant que face à elle et à ce jeu des corps la littérature ne fait pas le poids. Une suite textuelle de mouvements reste moins « lisible » là où « l’image vaut mille mots ». Du moins semble-t-elle le faire comme Henry Miller (cité par l’auteur) l’apprit à ses dépends lorsqu’il rédigea pour un commanditaire Opus pistorum. Celui-ci en fut mécontent au nom d’un simple constat : trop de littérature.

Pour Friederich les développements de la pornographique numérique marquent la fin de la subversion « Les gonzos n’ont pas de modèle réel ou virtuel. La combinatoire organise des éléments de base (visage féminin montré/caché, cul avec/ sans culotte, etc.) et une série de techniques d’exhibition ». L’humain est donc effacé au profit de réalisation « à façon » d’un produit réactif monté puis remonté telle une mécanique plaquée sur du vivant. Et cela vaut aux sites pornos alimentés par les vidéos d’anonymes qui ne font que singer les exhibitions des « hardeurs ». Mais la pire conquête du gonzo est la prise en charge spontanée par les enfants dans la phase d’apprentissage d’une « baise codée ». L’auteur souligne ainsi la grande terreur qui nous guette : en lieu est place d’une dimension affective le simple alignement de gestuelles sexuelles sur des actions mécanisées. Elles correspondent pour l’auteur à l’idéologie du néolibéralisme en vue d’imposer aux hommes dans tous les moments de leur vie des situations qui n’ont plus rien d’humaine. Touchant au cœur de l’essence existentiel cette pornographie commerciale et stéréotypée devient sous prétexte d’extase l’horreur programmée.

Image à la Une © Éditions Art & Fiction.

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