Vitaletta

Pas de nom de ville, pas de nom de mois, plus de nom de famille Pas de nom de ville, pas de nom de mois, plus de nom de famille Je veux tout oublier. Tout oublier sur le chemin qui mène de San Quirico à Pienza, là-bas dans le val d’Orcia, en Toscane. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je ne comprends pas pourquoi j’ai quitté la métairie où nous séjournions ma femme et moi. Une envie de respirer le bon air de farine, de sentir le vent légèrement soufré venant de Bagno Vignoni, de m’éloigner d’elle pour mieux mesurer l’instant, pour mieux mesurer mes paroles, pour mieux mesurer ma bêtise. J’avais besoin de noyer ma colère dans cette nuit tiède d’août.

Je chemine sur les ornières d’argile, entre les parcelles de blé et de seigle. Je traverse la truffière, qui dort au creux du val. C’est un bois de chênes, de peupliers et de noisetiers. Je passe sous une arche d’épines d’acacia. Mon crâne saigne. Une odeur de paille et de genévrier se lève lentement. La terre absorbe mes pas et je m’enfonce davantage dans la campagne. Des cadavres d’engins gisent entre les chemins. Charrues rouillées. Herses squelettiques. Déchaumeuses à disques démembrées. Les champs fraichement labourés allongent leurs griffes le long des pentes escarpées des collines. Paysage de morts.

Après une longue rampe abrupte, je découvre La Chapelle de la Madonna della Vitaletta. Un monument solitaire coiffé de cyprès. Fière, sage, impavide. Elle est une douleur oubliée au fond de cette campagne. Cette figure m’apaise. C’est peut-être envers moi-même que je suis en colère. Ni Elle, ni la famille, ni le monde.

Je me sens soudain ridicule d’être planté là, seul, comme un échalas de vigne sèche. Dois-je faire demi-tour ? Non. Certainement pas. Par fierté ou par orgueil seulement, je parcourrai la plaine, jusqu’à Pienza.

Je redescends les collines. J’entends près de moi : un chien hurlant, une chaine d’airain, des yeux vivants, est-ce un monstre de la nuit ? Dans les buissons de genêt et de myrte, des êtres s’agitent comme un levain que l’on enferme. J’ai peur.

Entre mes pieds, file un Scorpion. Celui-ci luit comme un déchet de vie. Un vestige des Temps anciens. Il m’impressionne. Ce n’est pas si grand un scorpion ? Mais il contient la force trapue d’un blockhaus. Je me reconnais un peu en lui. Admirable insecte. Sa piqûre, est-elle aussi douce que ma colère ? Pourquoi suis-je parti ? Comme cela. Si subrepticement. Je me suis noyé dans ces ténèbres bêtement. Qu’ai-je récolté ? Qu’est-ce que j’ai gagné dans cette fuite en avant ? Le bonheur ? Je pensais fuir pour trouver la tranquillité, je n’ai récolté que peur et mélancolie. Les champs me regardent et me jettent des yeux réprobateurs ; vous avez raison, Natures ! Il faut que je quitte ce piège. Je remonte vers Pienza.

Enfin, j’arrive à l’entrée de la Ville, près d’une ancienne église, La Pieve de Corsignano, la porte de sortie de ce val infernal, où règne une ambiance festive, de jeunes italiens sont assis en bandes dans le pré. Des rires éclatent, enfin de la vie ! La gioia di vivere, la joie de vivre, voilà le secret des italiens ! Je passe discrètement. Buona sera ! Et je file vers les hauteurs.

Au centre de la place de Pienza, debout dans cet œil de marbre, elle se tenait là, rictus au coin des lèvres, cachant sa colère, mais heureuse, même amusée de mes emportements. Je suis heureux de la retrouver. Elle avait deviné que je reviendrai à cet endroit. Nous nous retrouvons enfin. Je la serre dans mes bras. Autour de nous, les enfants italiens passent en vélo, virevoltent, courent, jouent au ballon et nous bousculent. Sublime Bonheur ! Cet oiseau béni de la destinée, sans s’apitoyer, juste profiter de notre vitalité !

À Blanche.

Photographie à la Une © Gérard Métral, Chapelle de la Madonna della Vitaletta à San Quirico d’Orcia en Italie.

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