À ceux-là

À ceux qui quittent, à ceux qui trahissent,
À ceux qui s’exemptent, fuient et se subissent,
Savez-vous comment sont belles nos tristesses ?

En microsillons gravés au diamant sur disque d’or, de platine,
Qui rayonnent en étoile ; en musique ; Voyager !
Mats, esseulés et farouches ;
Telles sont nos tristesses, des offrandes au vide.

À ceux qui quittent, qui s’extraient,
Qui se fuient dans la joie, dans la jouissance,
Dans la consommation hystérique des chairs ;
Aux parjures, aux destructeurs, aux crevures,
Savez-vous comment sont belles nos ruines après vos carnages ?

Au-delà des peines, les villes ravagées qui s’effritent,
Grandeur d’une topologie des cataclysmes qui s’épand
De territoire en carte, de quartier en abîme,
Les détails vibrent, scintillent, les formes s’y éparpillent,
Ce sont des hommes qui courent, d’un espoir à l’autre,
Les frappes chirurgicales les y embrasent, les y engloutissent,
les y noient dans un plasma — Stuka — en fusion.

Se couchent couleur butane nos mélancolies sur les plaines infertiles
S’irisent nos tragédies le long de l’arc terminateur
En surin argent, titane et fer, des escarbilles qui labourent les cœurs ;
Nos reflets patinés par la fatigue et la fièvre glissent jusqu’à l’écume des rivières pétroles
Et s’enfouissent dans les moholes infinies.
Nous nous y reconnaissons dans ce mercure-miroir, c’est tout à fait nous,
Il y a nos cernes indélébiles, nos larmes de sables et de sels, nos joues creusées,
Et au tréfonds du regard, le shrapnel du spleen, son éclat rabique, son potentiel volté.

Sur les ponts rompus qui enjambent les charniers qui sont des pistes de danse,
Vibrent en cadence les fosses de foutre et de fiel du festin des fuyards,
Le nautonier — ce salopard — compte sa bourse,
File-moi une obole, deux, trois, pour la course
Il voit nos carcasses courbées,
Voûtées
De nos échecs,
Il rit de nos reins brisés ;
Défoncés, nos os ;
Et accrochés à nos visages la vieille nostalgie,
Le lugubre désespoir,
Et accrochées à nos visages les ritournelles monotones du malheur, de guerre-lasse ;
Ceux qui quittent, qui trahissent nous craignent car nous voilà prêts à tout,
Fardés du crime des traîtres, mal fagotés de l’humiliation des félons,
Écrasés par la honte qu’ils ne ressentent pas ;
Nous voilà ingambes, à l’excès, jusqu’à la synesthésie,
Réceptifs à l’inexorable tragédie ainsi que le kevlar à 9 mm de plomb ;
Couleur devient son, douleur devient hypersthénie ;
Dans la bouche le goût du métal, mais non,
C’est l’odeur des cadavres qui surgit ;

À ceux qui quittent, qui trahissent,
Qui se laissent corrompre
À ceux qui fuient, qui s’exemptent,
Qui trahissent ;
Qui truquent, qui tronquent, qui trahissent ;
À ceux-là ;

De vos visages, nous ne gardons que la sensation harcelante de la bruine,
Impalpable et trop faible pour marquer le souvenir.
Nous sommes les ombres irradiées sur les murs de Nagasaki,
Nous sommes ces rogatons d’Hommes-là, ce témoignage-là, cette absence-ci,
Vous n’êtes pas l’insolation / fission de Little Boy,
Vous n’êtes que les laquais qui pressent le levier de largage ;
Les larbins de la soute ;
Les bâtards du gaz moutarde et de la boue,
Qui conduisent les Hommes et les siècles de la liberté à Treblinka,
Qui les éconduisent de la Steppe à la crevasse des Solovki ;
Et pourtant vous voilà partout, régnants, vainqueurs,
Et nous voilà nulle part, survivants, dans votre monde-soue.

Là où bat le cœur les chocs hexagonaux, ce sont des molécules d’adrénaline lovées ;
Elles explosent en puissance-moteur.
Et eux ? Qu’ont-ils ? Une simulation ? Une absence ?
Qu’on t-ils là où frappe le sang ?
Ils sont comme les fœtus dans le ventre des putains parturientes.
Sans passé, sans avenir, sans être voulus,
Ils ne sont pas plus attendus ;
Que pourraient-ils avoir là où la vie pompe le sang ?
Une basse mécanique, un morceau de granit, une extinction ;
Derrière leurs mirages,
Les beautés se dévoilent ;
Par-delà les supercheries,
Notre rage ; précieuse ; certaine ; ineffable ;
Par-delà leurs subterfuges
Tout ce monde qui s’ouvre à nous ;
Leur proscenium s’écroule en lambeaux de plâtre — gonflé de pus
Et délivre les faits, les images, les potentiels de ces mascarades de bonheur.

À ceux-là qui trompent, qui trichent, qui trahissent,
Pour leur jouissance dont ils nous entravent ;

Comment envier vos sourires qui ne sont que les fosses communes
Où crèvent toutes les beautés véritables ?
Comment envier vos sourires qui ne sont que les lupanars humides
Où se diluent les espérances ?
Qu’envier dans vos rictus qui ne sont que des facilités commerciales ?
Des mascarades intégrales ;

À nous autres, les clephtes, la canaille, les chiens aveugles, reste le romantisme
Puéril, enfantin et naïf,
Les brisures, les déchirures, les exils ;
Les courbures, les voussures, les récifs, les grésils ;
Nous qui sommes encore là, terriblement las, oubliés, répudiés
Que savent-ils de nos belles tristesses ?

Nous voyons :
Les symétries de la rosée ; sur les folioles, sur les hublots, sur les rouilles des parapets ;
Nous sentons :
Les alizées, le noroît, le nordet et tous les vents furieux et tous les vents légers ;
Nous traçons, le doigt levé,
Les géométries des constellations pour trouver notre chemin ;
Cela nous enivre ; cela nous bourre la couenne jusqu’à tordre les boyaux,
Dans nos gorges une pression hydraulique,
Dans nos artères un frelon mécanique qui vrille jusqu’aux os.

Et grâce à ceux-là, qui mentent, qui trichent, qui trahissent
Qui distribuent les peines aujourd’hui quand d’autres une balle dans la nuque jadis,
À ceux-là, les destructeurs, les nihilistes, les mange-mondes,
Les parjures, les traîtres, les collaborateurs, les crevures ;

Disons leur que
nos tristesses sont belles.

Photographie à la Une © Philippe Roques.

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