Anri Sala

Dammi i colori / Give me the colors.

À l’occasion de l’exposition ALBANIE, 1207 KM EST, titre donné par la distance qui sépare Marseille de Tirana, le Mucem présente jusqu’au 17 janvier 2017 une exposition rassemblant des œuvres d’artistes albanais confirmés ou émergents. Ceux-ci proposent des créations contemporaines mais toujours marquées par le passé, comme le signifie le regard d’un tableau issu du réalisme-socialisme placé à l’entrée de l’exposition. ALBANIE, 1207 KM EST nous invite notamment à voir ou revoir Dammi i colori / Give me the colors, une vidéo réalisée par Anri Sala en 2003 et qui pose la question des éventuels bouleversements des sociétés par l’art… À visionner aussi bien en introduction qu’en conclusion à l’exposition.

Dammi i colori est le film d’une parenthèse poétique sur l’histoire d’une ville, Tirana, capitale de l’Albanie. Sortie depuis moins de 30 ans d’une dictature férue, où la création contemporaine était alors vouée à servir à la propagande ou à être durement réprimandée, la ville s’ouvre aujourd’hui timidement à l’art contemporain.

Edi Rama, qui est à l’époque de la vidéo, maire de la ville (après avoir été ministre de la culture et avant devenir le premier ministre du pays) est l’initiateur de ce chapitre écrit à la main et qui s’ouvre à nous au sein du livre de la ville célèbre pour être pour être la plus pauvre d’Europe… Avant de devenir responsable politique, Edi Rama était artiste. Il lie d’ailleurs ses deux pratiques, évoquant les regards des publics/habitants sur son art/politique. Sortir de son atelier pour appliquer son art à un projet urbanistique lui fait trouver sa vocation de l’ultime rescousse à une ville déchue.

Dammi i colori, Anri Sala

Anri SALA, Dammi i colori, 2003, couleurs, son, 15 min 27 secondes. Courtesy : Galerie Chantal Crousel

Edi Rama confronte en effet son acte politico-poétique à la pauvreté de la ville qu’il représente, l’enjeu étant de mettre en place, avec peu de moyen, de nécessaires et grands changements. La peinture, qu’il pratique, s’offre à lui comme le moyen de faire se tourner Tirana vers le futur, de « lever le voile poussiéreux » pour « créer une autre époque pour la ville ».

Cette autre époque, c’est celle des gens qui outrepassent à un moment de temps leur routine, leur quotidien, leur misère, pour admirer Tirana – la beauté d’une ville n’est-elle pas primordiale aux regards quotidiens de ses habitants ? D’après Edi Rama, interviewé dans un taxi en route, la couleur devient le principal sujet de discussion établi dans l’espace public. Des cafés aux parcs, des entrées d’écoles à la rue, les gens se passionnent sur ces couleurs, se demandent ce qu’elles leur apportent, là, au quotidien, ce qu’il advient de plus ici que partout dans le monde : « ici, les couleurs remplacent les organes » d’après Edi Rama, dont l’ambition est de faire de Tirana une « ville de choix, et non pas de destin », ce qui devient possible par l’art et la mise en couleurs.

Des fenêtres de ce taxi où est interviewé le maire-artiste, on peut effectivement voir les motifs colorés sur des immeubles chatoyants. Pourtant, la vidéo est tournée de nuit, ce qui ne rend pas justice aux peintures, ni même à la vie de la Tirana, qui se voit ici comme une ville fantôme, dépeuplée à une heure tardive. Au contraire la perception n’en peut être que pessimiste. L’insalubrité de ces immeubles croulants et décharnés sur des ruelles tout en terres est mise en visibilité par le rustre éclairage du dispositif vidéo. Les couleurs sont venues s’apposer au travers de ce qui apparaît être une véritable nécessité. La ville mourrait, on la voit tomber en morceaux… Avec le peu de moyens à disposition, lui apposer des patchworks s’est vu comme l’ultime sauvetage de la miséreuse, un acte utopiste, le dernier espoir.

Photographie à la Une © Anri SALA, Dammi i colori, 2003, couleurs, son, 15 min 27 secondes. Courtesy : Galerie Chantal Crousel.

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