Bataille

Une cheminée s’agite dans la vulgarité du matin. Tranchante dans le paysage glacé, elle espace l’horizon et s’étage en colonnes. Bientôt suivie de beaucoup d’autres, elle siffle gaiement l’improbable combustible des flûtes historiques. En bel orchestre citadin, ses compagnes la suivent, choreutes extasiées. Elles forment ensemble ce couplet rayonnant, ce murmure fantasque. Et c’est à qui veut la voir, à qui veut l’entendre, une mémoire adorée en cet instant crucial, un rappel évident des énergies défuntes. Et comme un train de nuit, sortilège, une écoute. — Murmures pourchassés.
Après bien des règnes tyranniques, les Opéras bondés, peuplés de voyous et d’assassins, livrent leurs bonnes entrailles aux conspirations salutaires, aux querelles jurées, aux ribambelles folles ! — comme aux scrupules géographiques qu’encerclent de dévotes lanternes, paisiblement d’abord, plus farouches ensuite.
Aux balcons humiliés, des essaims de taons — fastes abeilles bleues — bourdonnent avec fracas et harcèlent sans relâche les grimaces et les farces qui tentent encore de paraître : « Après un tel désastre ! Au haut des catastrophes… » Nous ne sûmes jamais sur quelle porte s’ouvrait ce tapage savant. — Ce murmure persiste.
Dans les bourgs et les négoces de la ville bouleversée, des princes et des soldats s’entretiennent ensemble. Ils causent de leur sang menacé — et s’inquiètent. À bon droit : juste titre. Et digne récompense…

— Un sain tumulte aux vents s’allie, une flamme éclate et chancelle : tout fuse et se fiance aux rumeurs du Passé ! — Quelque chose vacille. Et l’inouï s’installe :

C’est ici. Cœur ardent fédéral, africaine fanfare : une cour fastueuse y a planté ses tentes. Des danseurs, des vagabonds, virtuoses vigies, s’expriment en cet arcane dans des langues sauvages. Avec une méthode à la brusque logique, ils inaugurent le siècle en exploits saccadés.
C’est bien ici. — Oui, là sont de beaux séraphins, tragiques sous les fleurs vespérales d’espoir. Leurs yeux, leurs grands yeux bleus aux teintes irisées, beaux témoins d’autres cieux fantastiquement larges, signalent trop d’indicibles étrangetés pour n’avoir pas (au bout du compte) de patrie élective, effaçable demeure aux foyers circonscrits, d’une terre à leurs pieds, une source ici-bas.

— Ces fanaux sont levés. Aux nuages aspirent…

En toute innocence, ils virevoltent à cette aura particulière. Sur leur front calme et si brillant, c’est l’immense regret des séjours écourtés, des voyages troublés, des errances utiles.
— Ne les voyez-vous point ? — Vifs comme l’écume argentine où les meutes s’ébrouent, ils éparpillent au bord des routes les multiples risées des minutes occidentales. Malgré maintes embuscades régulièrement trahies, maintes défaites sues, ils caressent avec volupté la barbe des foudroiements satiriques qui navrent, marchant au rythme des massacres historiques, des léthargies fatales, de certains soubresauts. Deuils amers ou neuves trames, ils cherchent seulement à joindre à leur foyer quelque étincelle d’un feu de vie.
Sur les marches fêlées de ces escaliers immensément légendaires — multiples jeux et vains suffrages, — on joue aux cartes, aux dés, aux dames, tout en s’enivrant de révolte et de gloire. Puis on trébuche, les uns contre les autres, dans des farandoles grotesques. EUX, ils bondissent — de couloir en couloir — et veillent — comme une chaude escorte, pleinement dévolue à l’amour qui les blesse.

— Dernier acte à venir, fontaine de Jouvence. Ô fleuve annoncé, tu prends ton essor. Tu débordes.

— Ne les voyez-vous point ? — Aux dames écarlates, ils nomment le velours. À l’enfant jalousé, ils attardent leurs gestes. Crépuscule des servitudes, ils font se lever l’aube d’une vie élargie. Ils annoncent l’idylle rouge et le pont solitaire. De la flamme alourdie ils exaucent l’argile. Ils montent à nos têtes. Sublimes et délicats, ils viennent à nos sangs. — Ils s’imposent à nous ; finalement, ils l’emportent !
La cheminée s’agite au drame du matin. Mille circuits dorés en établissent l’effort. À la face du ciel obscurci, c’est l’amour. Au palais passager des atours, C’EST L’AURORE. En ce jour précurseur, aube particulière, la ville est cheminée — incendie maintenant. C’est un arbre aux racines sans cesse renaissantes. C’est un volcan de nuit au cratère profond. Écume, tu dormais. Réveille-toi, trésor. — CAR VOICI VENIR L’HEURE DES SIGNIFICATIONS…

Image à la Une © Arnaud Leclercq.

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