Camille Moravia et le mystère de la rencontre

« N’être plus ce qu’on a été entre des mains infiniment fragiles / et abandonner jusqu’à son nom comme un jouet cassé » : Camille Moravia a retenu ces mots de Rilke pour les enrouler autour de son cou au moment où l’autre fait bifurquer le désir afin qu’il ouvre des espaces inédits.

Les photographies d’une telle rencontre montrent combien il est mystérieux alors de s’envoler, de laisser faire des gestes ignorés et inventés sur l’heure pour inventer une provisoire éternité. Chaque photo reste à la source cet émoi particulier, elle en devient la trace, la couleur (par le noir et blanc). Il n’y a ni haut ni bas mais un seul tenant où les êtres se lovent sans se disjoindre. C’est à peine si ce noir et blanc garde l’anxiété du chemin retiré lorsque les êtres s’abandonnent, perdus peut-être, éperdus sûrement.

L’anxiété tâtonnante anticipe et s’attarde, avec la lenteur d’une coulée sans fin pour localiser l’endroit où l’emportement – s’arrêtant – commencera. Enjambements, élancements, « délies » chères à Louise Labbé que l’artiste affectionne. Pour son modèle elle n’aura jamais assez de genoux, de rotules, la terre sera trop basse et le torrent trop rapide. Mais les photographies de Camille Moravia en retiennent le cours non sans un certain sens du rite. Son regard rend jusqu’aux les angles morts la possibilité d’être vivants. Un genoux à terre la femme devient soyeuse sauvageonne. Elle se dit frêle mais elle nourrit le feu, cadastre sa limite. Qu’importe si l’ouest part avec le soleil, elle reste près de l’aimée en l’obscur et ce qui s’y découvre : la lumière que le regard entrevoit, démet.
Pas la couleur, non : son emplacement. Voilà exposées (pudiquement) celles réunies en un instant qui brûle aussi longtemps qu’il y a le feu à cette extrémité où tout avance par écarts de conduite. Il n’y a même plus à se demander qui de l’une ou l’autre l’emportera. Ni vainqueur, ni vaincue : juste l’éboulis des caresses, à l’aplomb, n’allant outre : attendre la butée, le couloir, la coulée qui emporte. Rien, hors tarir, ne retient. Et même tarir emporte. Les êtres n’ont même pas à adhérer, ils sont confondus en leur centre, plus haut qu’une coulée.

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