Chambre 10

L’Art revient à La Louisiane.

EXPOSITION « Chambre 10 » jusqu’au 16 juin 2018 à l’Hôtel La Louisiane, Paris.

La commissaire d’exposition indépendante Marie Madec a investi trois chambres de La Louisiane, hôtel parisien fréquenté au milieu du XXe siècle par les figures majeures comme Sartre, Hemingway ou Cy Twombly, avec « Chambre 10 », une exposition de groupe des jeunes artistes-femmes.

Ce faisant, Madec adhère aux deux tendances curatoriales d’extrême actualité. La première, est, naturellement, féministe : grâce au mouvement, né à l’issue de l’affaire Weinstein, la quantité d’expositions dédiées exclusivement aux artistes-femmes a connu cette dernière année une véritable explosion. La seconde, peu discutée en dehors des circuits professionnels, est le « transhistorisme » : la juxtaposition des œuvres de différentes époques dans le cadre d’une exposition ou le placement des œuvres contemporaines au contexte historique prestigieux. La déclinaison de cette stratégie dans « Chambre 10 », même si on oublie, que la majorité absolue de personnages de La Louisiane furent hommes, et que la posture morale et intellectuelle de certains d’entre eux est plus que critiquable du pont de vue féministe, soulève de sérieux doutes : l’évocation des gênants du passé, reflet-elle leur véritable influence sur le travail d’artistes exposés, ou est faite plutôt pour satisfaire la vanité ou cacher le caractère peu original des œuvres ?

Si l’intention consiste à faire revivre le lieu de mémoire injustement mis à part, pourrait-on réellement dire que l’hôtel historique à Saint-Germain-des-Prés, un des quartiers les plus chics de Paris, ainsi que l’héritage de Sartre ou Hemingway, sont tombés en oubli ? L’ambiance authentique des Trente Glorieuses et la conscience du fait que ces chambres abritaient les personnages qui ont largement formé le canon artistique, intellectuel et littéraire d’aujourd’hui, font une plus grande contribution à l’effet artistique de l’exposition, que ses œuvres : un grand tapis de laine, portraits, sculptures céramiques, etc., difficilement distinguables des objets dont on place habituellement dans des chambres d’hôtel trois étoiles et, par ailleurs, assez éloignées des goûts artistiques de Sartre.

Agatha Ingarden, Untitled, 2018.

Deux exceptions importantes sont l’artiste polonaise Agata Ingarden et la lettone Ieva Kraule. Connue pour ses grandes sculptures de caramel coulant noir, rappelant à la fois des grumeaux d’huile, météorites et monstres fantastiques, ainsi que ses objets en argile – un véhicule intitulé « The era of car is over » ou une jambe gigantesque, Ingarden y présente une couchette de béton, en contraste direct avec le confort de La Louisiane. Un geste de substitution – bois et tissu remplacés par béton – produit un effet ironique, en renvoyant le spectateur en dehors de ce confort, aux hôpitaux, parkings et chantiers.

Ieva Kraule, Sophie, 2017.

Kraule, avec sa maîtrise de texture et couleur, recrée dans ses objets céramiques et installations l’univers de la maison paysanne balte. Tout en jouant avec leurs proportions, Kraule, originaire du pays, dont la tradition folklorique, remontant à l’époque pre-indo-européenne, est l’une de plus anciennes en Occident, plonge le spectateur dans une dimension du conte populaire, où les objets du quotidien, « décalés » et « incurvés » selon Valter Benjamin, se dotent d’un pouvoir magique. Les masques, produits pas Kraule, faisant par leur laconisme et simplicité formelle l’écho à ceux de Picasso, sont de véritables portraits, émouvants, rigolos ou effrayants : celui-ci, exposé à La Louisiane, avec les yeux mécaniques roulants, a l’air rituel et robotique à la fois. L’œuvre de Kraule, ressuscitant dans la mémoire le culte du cargo chez les aborigènes mélanésiens, qui, au début du XXe siècle, ont conféré aux produits de l’industrie occidentale un statut sacré, invite à réfléchir sur les relations complexes entre l’archaïque et le progrès technologique : on peut citer la diffusion extrêmement large des réseaux sociaux dans les sociétés les plus traditionnelles du monde, telles que l’Inde ou l’Afrique sub-saharienne, et leur rôle paradoxalement bénéfique pour la maintenance des structures sociales du passé, ou l’imaginaire post-apocalyptique, émergée indépendamment chez plusieurs artistes, écrivains et théoriciens sociaux, dans laquelle l’humanité, après avoir dépassé un certain niveau technologique, n’aura rien à faire que de retourner à l’état primordial. Les œuvres d’art d’une telle profondeur et polyvalence auraient certainement plu à ceux, qui faisaient la gloire de La Louisiane.

Image à la Une © Sans titre (2016), Chambre 10.

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Nikita Dmitriev

Critique d’art basé à Paris, il écrit pour de différents périodiques: Code South Way, Inferno, Point Contemporain, etc.

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