Dans la forêt

Sombre folie ou rêve éveillé ?

La folie est au cinéma ce qu’est l’eau au substrat de la terre. Elle court, s’infiltre, s’insinue dans notre cerveau de spectateur pour y distiller la peur. Mais aussi le plaisir. Dans la forêt, le dernier opus cinématographique de Gilles Marchand (Qui a tué Bambi ? 2003) également co-scénariste du film avec son vieux complice Dominik Moll (Harry, un ami qui vous veut du bien) vient de sortir sur nos écrans.

Tom, Petit Poucet du film.

Voilà une de ces œuvres intimes et fortes, de celles qui nous emportent loin de notre quotidien pour mieux nous perdre. La première scène du film nous donne déjà le ton en nous introduisant dans une dimension psychologique puisqu’on assiste à une séance de thérapie entre Tom – jeune héros du film, cadet de la famille – et sa psychologue qui essaie avec beaucoup de difficulté de faire parler l’enfant sur sa prochaine rencontre avec son père installé en Suède et qu’il va rejoindre bientôt avec son frère aîné Ben. L’enfant reste quasi mutique et l’on n’apprendra que peu de choses sur la relation qu’il entretient avec son père. Le décor est planté. Une fois arrivés sur place, les deux frères s’installent chez leur père mais déjà l’atmosphère est lourde. À la fois parce que l’aîné résiste aux ordres paternels mais surtout parce que Tom nous installe, par ses hallucinations et sa voyance, dans une dimension déjà proche de la folie. Quand il fait naître par exemple une première apparition horrifique dans les toilettes du bureau de son père, nous comprenons alors qu’il est pourvu d’un don ultra-voyant; celui de passer de l’autre côté du miroir pour faire apparaître l’Étrange.

Il faut voir combien ce conte horrifique, placé au niveau du regard innocent du jeune héros, nous transporte dans l’époque lointaine de notre enfance. Comment il va fouiller dans les souvenirs lointains de nos peurs ancestrales de nos cerveaux d’adultes. Tout y est : la forêt sombre et mystérieuse où tout va se jouer, l’eau du lac si profonde et dangereuse, la nuit terrifiante, les objets qui s’animent, les bruits qui nous mettent en sueur, les apparitions du diable et même l’incontournable élément perturbateur d’un groupe de touristes qui vient briser la mécanique huilée du récit. Mais il y a également les personnages qui se transforment, l’ogre qui poursuit l’enfant et le ciel étoilé qui vous tend les bras comme pour vous donner un temps espoir et rêverie. C’est ce frisson – celui de la peur mais peut-être aussi celui du plaisir que nous attendons derrière l’arbre qui se tord ou la maison de poupée – de celle que nous avons vue chez Perrault ou les frères Grimm – que le film nous donne à voir et à sentir. C’est enfin l’étrange folie du père (remarquablement incarné par Jérémie Elkaïm) que nous découvrons peu à peu et qui nous tient en haleine.

Père et fils, amour fou ou chemin initiatique ?

Sommes-nous face à un thriller ? Un conte moral ? Une œuvre fantastique ? Ou tout simplement un drame social ? Certainement tout cela à la fois mais aussi bien plus. C’est l’histoire d’un père qui part à la rencontre de ses fils. Mais il s’agit surtout de rentrer en contact avec le plus petit, Tom, qu’il va entraîner dans sa folie juste parce que celui-ci est différent, parce qu’il sent en lui le même désir de l’au-delà. Tout dans ce film d’épouvante accroche notre regard et nos oreilles. Le moindre détail : quelques vers de terre venus hanter le sommeil de l’enfant, un craquement dans la maison du bois, une petite musique dans la nuit noire, tout cela nous intrigue et nous met sous tension. On suit donc le trio, le petit Tom (Pouce) à la fois innocent et visionnaire, courant se réfugier dans l’ombre de la maison si peu accueillante – « dans le noir il y a des choses qui se cachent » – dit-il à son frère. Ben, le frère aîné, incrédule et révolté. Et puis il y a le père non identifié par un prénom, à la fois violent et doux, horrible et magnifique. C’est encore une fois l’histoire du Petit Poucet qui nous est contée, revisitée par le réalisateur mais comme inversée. Il y est bien question de perte, pourtant c’est le père qui accompagne les enfants dans la forêt sombre, c’est lui qui les introduit dans l’épouvante. Il y est bien question aussi d’un ogre (ou d’un diable) et c’est encore une fois le père qui est présent dans ces moments de terreur.

Le spectateur cinéphile aura aussi le sentiment d’être entré dans le récit d’un amour fou entre un père et son fils. Il aura peut-être raison. Tout y est vécu du point de vue de l’enfant, c’est à dire avec la vision de celui que nous étions autrefois, perdu dans nos peurs et nos angoisses. Notre imagination va alors bon train. Nous adhérons au pressentiment de Tom dès la première minute du film, car c’est ce sentiment-là qu’il exprime lors de la séance de thérapie qui ouvre la séquence. Nous nous identifions encore à lui quand son père lui intime violemment l’ordre de faire apparaître l’Étrange et le Surnaturel. Nous le suivons dans sa progression physique à travers la forêt sombre et psychique dans son cheminement mental, tourmenté par ce qui va lui arriver. Mais ce chemin est celui de la force des sentiments, d’une quasi osmose entre ces deux êtres qui ne font plus qu’un. Est-ce la folie qui les habite ou seulement la même vision d’un monde étrange et inaccessible ? Et l’on se prend alors à réfléchir sur cette scène du film où le père et le fils, assis au bord d’une eau noire et fuyante, s’interrogent sur leurs désirs et où le père dit : « Moi, je voudrais la vie éternelle » Oui, il s’agit bien d’amour, mais aussi d’admiration. Celle que l’enfant éprouve pour cet homme qui le fascine. Il y a bien, en effet, de la fascination et une certaine forme de soumission acceptée qui donne au film sa force et peut-être aussi sa limite. Car le pouvoir du père nous révulse aussi. Il est un mélange trouble d’affection et de violence, de déraison et de logique que le récit installe progressivement et que nous devinons destructeur pour l’enfant.

Bien entendu, notre raison se heurte, au fur et à mesure que le film avance à l’attitude du père. Ce que nous avons du mal à accepter, c’est que l’enfant soit parfois maltraité, isolé, avec son frère. Le comportement paternel nous indique, dès les retrouvailles en Suède, que les choses ne vont pas bien se dérouler, qu’une tension s’est installée entre les trois personnages. Cependant, le chemin qu’il propose à ses enfants, mais que seul Tom accepte en allant jusqu’au bout, est un chemin initiatique. Avec ses obstacles à franchir, avec les peurs à subir, avec l’endurance et la souffrance physiques. C’est à ce prix et à lui seul qu’il pourra se libérer de l’emprise paternelle. Il faut en passer par cette épreuve comme l’accomplissait Le Petit Poucet, dans le conte de Charles Perrault pour devenir grand et s’acquitter de sa mission. Cette libération est salvatrice et permettra à Tom de sortir enfin de l’enfance.

La forêt, un personnage central.

L’autre grande qualité du film de Gilles Marchand, ainsi que l’indique son titre Dans la forêt, est de mettre en exergue ce personnage à part entière qu’est la forêt suédoise. Celle des contes et légendes bien entendu. Celle qui nous ouvre un champ de sensations où tout est possible. Et si elle est omniprésente dans tous les plans du film c’est qu’elle est aussi à l’image du cerveau obscur du père : inextricable et insondable. Elle s’installe progressivement dès l’arrivée des enfants dans ce pays inconnu jusqu’à la découverte de la maison cachée sous une ramure. Dès lors, nous nous sentons perdus avec les enfants. Tous nos points de repère s’effacent. Ici, c’est un mouvement de plongée de la caméra qui glisse du ciel vers l’immensité des arbres. Là, c’est un plan fixe de Tom seul, isolé dans le noir et écrasé par la grandeur des conifères. Ou encore ces bords d’un lac mystérieux, encerclés par l’obscurité impénétrable des bois. La forêt se referme enfin totalement sur les personnages jusqu’à l’étouffement et du coup nous piège aussi. Le spectateur emporté malgré lui dans un univers dont il ne trouve plus la sortie, se demande alors s’il a rêvé ou s’il a assisté à une folie schizophrénique, attendant fiévreusement que l’on vienne l’en délivrer. Gilles Marchand a su recréer un univers que nous connaissons bien puisque nous l’avons rencontré dans nos récits d’enfants, mais qui prend dans son film une dimension hors norme. La forêt prend corps, elle devient le quatrième personnage et peut-être le plus important du film. C’est elle qui, peu à peu, prend le pas sur le trio : le père / Tom / Ben pour devenir essentielle et donner au film toute sa force et son intérêt

Dans la forêt, un film réussi.

Ce film fantasmagorique nous ouvre des portes nouvelles sur le monde complexe du cinéma fantastique. Il se situe d’ailleurs à la frontière ténue du conte horrifique et merveilleux. D’abord, il nous invite à y entrer avec beaucoup de délicatesse et de pudeur. Les images toujours justes, claires, d’une grande précision de la chef opératrice Jeanne Lapoirie, guident le spectateur sans jamais le perdre. Bien au contraire, elles nous permettent d’accéder avec beaucoup de limpidité et de simplicité à un récit qui, souvent dans ce genre de cinéma, reste touffu ou alambiqué. La musique de Philippe Sholler accompagne, sans le détruire, l’enchaînement des plans. Bien sûr l’angoisse de l’enfant ou son effroi face à l’Étrange ne pourra pas éviter les montées de cuivres ou de violons, mais qu’importe, pourvu que nous ne perdions pas le chemin de ce qui nous est proposé. Les silences entre les personnages ou à l’intérieur des séquences, participent à la compréhension du récit et nous placent dans un état de malaise permanent. Par ailleurs, toute la réussite de ce troisième long-métrage de Gilles Marchand – admirablement interprété par les jeunes acteurs Timothée Von Dorp dans le rôle de Tom ou Téo Van de Voorde dans le rôle de Ben – tient dans cette légèreté de la caméra qui va du père aux fils, d’un frère à l’autre, sans s’attarder sur leur chemin et sans jamais poser de jugement moral. Aucun personnage n’est totalement bon ou méchant mais chacun a sa part de culpabilité. Tous nous apparaissent simplement humains.

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