Deborah De Robertis

Lotta continua : art et « prostitution ».

L’art n’existe que s’il retourne la vue, interroge le regard qui est sensé le voir. De l’œil au regard s’instruit un glissement : l’art fissure énigmatiquement les certitudes acquises de la contemplation fétichiste ou de la possession carnassière des images. Plus qu’une autre Deborah De Robertis l’a compris est en a fait le centre de son actionnisme.

Face à la peinture de nu (ou plutôt devant elle) et au moment où le musée d’Orsay présentait l’exposition Prostitution elle donna une présence charnelle. L’origine du monde y arrivait vers le voyeur par l’entremise du réel face à la baudruche de Manet.

Soudain par cette torsion ou ce retour, la représentation plastique se trouva transvasée dans le cycle « biologique » et selon une tectonique où le corps n’est plus une vanité mais une existence. Elle devient la confidente des opérations les plus secrètes de l’art par une concentration imprévue et une ouverture du champ qui poussait plus loin le propos du peintre et son geste iconoclaste mais pour une époque désormais révolue.

Deborah de Robertis © Filipe Ferreira

Deborah de Robertis © Filipe Ferreira

Deborah De Robertis pose une question esthétique majeure par inversion de la question du regard. Le « voyeur » est soudain pris à revers car soumis à celui du modèle. Du tableau le voyeur est confronté à un corps nu qui n’est plus image non-voyante mais œil.

En dépit de sa marchandisation médiatique, le corps d’une femme nue dans l’agora semble insupportable. L’amalgame se fait entre la nudité artistique et l’exhibition sexuelle. Le geste est donc dénaturé au nom de l’obsession idéologique et religieuse face au nu féminin. Par lui et grâce à ce travail, c’est la société qui se dénude.

La « tribu » en ses pactes ne peut le supporter. C’est pourquoi, après sa troisième interpellation (dont une l’a conduite en garde à vue prolongée et à une observation en psychiatrie dans l’espoir de trouver chez elle une hystérie féminine dont Freud puis Jung s’étaient fait une spécialité), l’artiste a décidé de plaider coupable.

Le procès va permettre de repolitiser un propos militant social et esthétique réduit à un problème de déséquilibre psychologique (argument infligé tout autant aux Femen). Va donc s’ouvrir un énième combat contre le sexisme, la violence inconsciente faite aux femmes et aux créatrices. Après le fameux procureur Pinard aux manettes face à Baudelaire et Flaubert, un autre va prendre la relève le 13 décembre : lotta continua.

Photographie à la Une : Le modèle à la caméra © Deborah de Robertis.

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