En manque

Fracas apocalyptique.

En manque, le nouveau spectacle de Vincent Macaigne est présenté au Théâtre Vidy de Lausanne, véritable pôle européen de création et espace de circulation de pensées dirigé par Vincent Baudriller. S’il existait un manque, Macaigne a probablement réussi à en combler une partie dans un fracas apocalyptique reflet d’un monde aussi noir que lumineux.

Depuis l’adaptation furieuse d’Hamlet, Au moins j’aurai laissé un beau cadavre présentée en 2011 au Festival d’Avignon, ou celle jubilatoire de Dostoïevski, Idiot ! Parce que nous aurions dû nous aimer, Vincent Macaigne nous a – presque – habitué à des représentations qui n’entrent dans aucun code théâtral. Le metteur en scène ne se cantonne pas au plateau comme espace de jeu mais investit tout ce qui est à sa portée. Dans la fraicheur nocturne de l’hiver, nous suivons l’équipe artistique au travers des bois jusque dans un champ dominant les rives du lac Léman. Mme Burini nous harangue avec son mégaphone, c’est un soir important, elle a des choses à dire et nous sommes tous prêts à l’écouter.

Mme Burini est riche, elle fait partie de ceux d’en haut qui vivent sur la montagne. Grande collectionneuse, elle a créé une fondation qui pourrait rassembler toutes les œuvres essentielles. Elle veut sensibiliser ceux d’en bas, la populace, qui habitent la vallée à l’art. L’intention est à priori tout à fait louable si ce n’est que celle-ci exacerbe les sentiments de domination, de pouvoir, du besoin de possession ou d’enrichissement au détriment des autres. « Il est désespérant d’être nous » peint en lettres rouges sur un des murs trace l’idée d’une métaphore d’une société courant à sa perte. Chacun en percevra ce qu’il voudra que ce soit dans un rapport de politiques à citoyens, de grands patrons à ouvriers, de pays dits « riches » à d’autres dits « pauvres », ou simplement dans un rapport familial.

Bien que le manque de Vincent Macaigne ne soit pas celui de Sarah Kane, on en perçoit quelques réminiscences dans le désespoir des personnes, dans la relation mari-femme ou celle mère-fille. C’est dans la salle d’exposition de la fondation que l’on découvre la fille de Mme Burini, Lisa, jeune femme faisant partie d’un groupe révolutionnaire officiant sur la toile. Reflet d’une jeunesse désabusée ne croyant plus, cherchant les moyens de s’en sortir, allant jusqu’à la destruction totale de cette galerie qui devait être un lieu à préserver. Nous voyons un saccage quasi apocalyptique se dérouler sous nos yeux au travers d’images, à l’esthétique particulière aussi belle qu’oppressante, lorsqu’un épais brouillard nous engloutit par exemple. Quand le plafond s’abaisse, la poche d’eau grandissante renvoie à une symbolique multiple : poids de ce que nous avons à porter et qui nous écrase petit à petit, larmes d’un monde qui ne cesse ou ventre de la mère dont renaîtront les enfants de demain.

Dans ce cri d’une génération pour toutes les générations, Vincent Macaigne trace le chemin d’une quête de la beauté au travers d’un langage commun qui dit avec force toutes les colères, les doutes, les peurs, les mélancolies mais aussi toutes les joies et tous les espoirs. Dans les temps sombres que nous vivons, dans les guerres ou les attentats, l’impuissance n’est pas une fin en soit. Le spectacle vivant, la performance, l’art sous toutes ses formes tissent des liens et (re)créent du dialogue. En manque nous donne une furieuse envie de vivre, de ne pas renoncer et de crier à notre tour.

Photographie à la Une © Mathilda Olmi.

Prochaines dates :

  • Du 16 au 17 janvier 2017, TANDEM, Scène nationale d’Arras-Douai.
  • Du 23 au 26 mars 2017, Vidy, Théâtre de Lausanne.
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Kristina D'Agostin

Rédactrice en chef de Carnet d'Art • Journaliste culturelle • Pour m'écrire : contact@carnetdart.com

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