En sursis

On se plaint du quotidien, mais il est supportable. Se lever pour manger et travailler, puis se coucher et recommencer jusqu’à la fin de ses jours, tout répétitif que cela soit, n’est pas difficile.

On s’habitue à tout, pourquoi pas à vivre ? D’autant qu’il y a les week-ends, les vacances et les loisirs comme le cinéma, la télévision, la lecture, la musique, le sport… qui contrebalancent. Mettez un écran entre vous et le monde, tout ira bien, vous verrez. Non vraiment, pour peu qu’on s’en donne les moyens, on peut mener une existence très variée et relativement heureuse. Il faut remercier la société occidentale d’offrir un mode de vie qui nous apporte le bonheur de satisfaire des désirs qu’elle a elle-même suscités. Que ces derniers puissent être futiles et leur satisfaction fondée sur la consommation, quelle importance ? Grâce à elle, nous sommes partis pour vivre heureux, pour toujours, dans le meilleur des mondes.

Quelques-uns cependant, butés, n’acceptent pas la réalité. Ils voudraient un autre quotidien, un autre mode de vie, moins… et plus… Les qualificatifs varient. Ces gens-là, si tant est que leur démarche soit sincère (car on ne compte plus ceux qui critiquent en théorie un système au sein duquel ils vivent épanouis comme leurs voisins), ces gens-là, disais-je, doivent être malheureux. Aucun fait ne va dans leur sens, ils restent toujours en colère ou chargés de mélancolie, ils culpabilisent de profiter des avantages de ce qu’ils dénigrent, puis ils savent bien qu’ils sont trop peu, trop faibles, trop désorganisés pour espérer qu’advienne un jour un monde qui leur convienne et dont ils ignorent, du reste, si, vraiment, il les comblerait. Ces gens-là souffrent d’un mal contracté dès la naissance par tous les hommes, mais qui chez eux s’est développé comme une tumeur maligne et qu’on appelle la raison.

La raison est une faculté dont l’homme ne peut profiter qu’à condition de ne pas l’exploiter entièrement, de l’exercer à demi. Il vous sera possible, par exemple, de douter de vos choix, mais pas trop car vaille que vaille il faut bien aller de l’avant. Il vous sera possible aussi de vous poser des questions sur le sens de l’existence, mais pas trop car vous auriez des réponses qui vous figeraient d’effroi. Il vous sera possible encore de remettre en cause le dogme contemporain de la jouissance, mais pas trop car vous jouissez vous aussi et que, peut-être le premier, vous êtes à condamner (vous le savez bien). Raisonnez donc et il vous en coûtera. Les autres vous le feront remarquer, pendant la pub : « Lâche-nous, tu penses trop » ; ou bien simplement cesseront de vous parler. Si vous vous entêtez, d’aucuns n’hésiteront pas à vous haïr. Faut-il être borné pour refuser le monde tel qu’il est ? Tenez, c’est comme si je souhaitais revenir sur l’usage de l’électricité pour m’être fait la réflexion que nous aliènent les inventions qui en sont issues. Aller ainsi contre le sens de l’histoire, et en souffrir, pour rien : hérésie. Pourquoi pas la fin des grandes surfaces ou celle de MacDonald tant qu’on y est ?

L’homme qui souffre de cette hypertrophie de la raison n’a en vérité qu’une seule échappatoire : la création d’une structure alternative, génératrice de nouveaux mondes. Sans elle, il est fichu. Soit il se laisse rattraper par le système, soit jusqu’au bout il lui tient tête, mais alors il lui forge un adversaire.

— Tu dois user de ta raison avec raison, mon ami, si tu ne veux pas seul dans ton phare qu’on te prenne pour un sauvage et te croie fou.

— Alors c’est ça, vous me conseillez de brider ma conscience, d’être tout à fait bête ?

— Si tu souhaites conserver un semblant de bonheur, en effet. L’inconscience et la bêtise seront toujours tes tentations. Qui ne voudrait dans ton cas devenir un chat ou même une pierre ?

— Et si je refuse ? Si je ne veux pas jouir avec les autres ?

— Eh bien, comme moi tu t’engageras dans un cycle malheureux. Tu vivras dans ta tête, sans but et sans chemin, tout seul et pour l’éternité, avec la Vérité.

— Non, pas maintenant. Non, il faudrait-être fou pour…

— Alors jouis. Jouis encore un peu, paie-toi un sursis. Mais plus longtemps tu attendras, plus difficile il te sera de t’abstraire de ce monde. Lotophage incorrigible ! Ta folie égale la mienne.

Photographie à la Une © Grégory Dargent.

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