Faber

donner forme à la matière brute.

Donner vie à des objets ternis, donner forme à la matière. Acacia, noyer ou pierre, tous renaissent au travers de ses mains. Il est l’artiste, le sculpteur, le peintre, mais avant tout l’humain, qui connait la valeur des choses, de la vie, la valeur du regard aussi, celui que jette sur ses œuvres le spectateur surpris.
Inspiration de la culture africaine dans ses sculptures, tendances Pop art à la Warhol ou Basquiat dans ses tableaux, sa vision de l’art nous surprend, nous dérange aussi, mais reste toujours un moyen pour lui de toucher, d’émouvoir, mais surtout de nous faire réfléchir.
Façonner est un exutoire, un moyen de faire, de défaire, de transposer ses états d’âmes, peut-être son mal parfois. Autodidacte, il n’a de cesse de se réinventer, la finalité d’une œuvre n’en n’est pas une, et c’est au travers de l’art, non pas qu’il se définit, mais simplement qu’il se sent là, vivant.

Comment définiriez-vous l’artiste Faber d’aujourd’hui ?

Tout reste à faire. Ce que je fais, je le fais avant tout pour moi, pour justifier le temps qui passe, essayer de m’oublier, essayer de ne pas penser. Il y a aussi la magie de ramasser un caillou, un bout de bois et de le transformer. Je rentre dedans, je ne sais pas où je vais exactement et quand j’ai terminé, quand j’arrive au stade final, j’en suis le premier surpris.

Et que dire de l’homme ?

Être un homme qu’est-ce que ça veut dire ? Il avance, il avance au jour le jour avec cette angoisse constante de l’avenir, du devenir. La sculpture est pour moi un moyen d’exister.

Pourquoi ce pseudonyme ?

Je m’appelle Fabrice, qui vient du latin « faber », faire, fabriquer. Je ne voulais pas signer avec mon nom de famille, à cause de mon père qui me reniait.

Vous sculptez sur bois et sur pierre… quelle est la différence pour vous ?

Je me suis outillé au fur et à mesure de mes ventes. J’ai commencé par la pierre, puis l’envie de sculpter des créations plus grandes s’est très vite imposée à moi. Je me suis donc dirigé vers le bois pour une question pratique, c’est plus léger. Je suis aussi très curieux, j’ai envie de tout tester, de travailler des matières différentes. Le monde artistique et ses innombrables possibilités m’ont toujours fascinés. Je le voyais comme un monde mystérieux auquel j’étais totalement étranger, que je ne connaîtrai jamais vraiment. Très jeune j’étais attiré par ça, et je rêvais de devenir dessinateur chez Walt Disney quand d’autres voulaient devenir pompier ou policier. Mon penchant pour l’art n’a jamais été bien vu dans ma famille. Chez moi, les Beaux-arts n’engendraient que des alcooliques et des drogués.

Vous travaillez également la peinture ?

Oui, mais ce n’est arrivé que plus tard, et ce n’était pas un but en soi. Au départ je voulais simplement approfondir le dessin pour améliorer ma sculpture. Les croquis à main levée sont devenus plus précis, du crayon

je rentre dedans, je la défonce, je l’enfonce, je m’acharne

je suis passé à la couleur, du papier à la toile et le reste s’est fait très naturellement. Là encore j’étais le premier surpris, j’ai redécouvert cette magie, partir de la toile blanche, sans modèle, et la remplir, y déposer un message. Peindre est alors devenu un nouveau moyen pour parler, pour évoquer des choses que la sculpture ne me permettait pas.

Le discours reste pourtant le même ?

Le fond garde un fil conducteur, la forme change. Mes sculptures s’inspirent de l’art africain. On parlait d’art premier, alors pourquoi ne pas faire de l’art dernier ? Ce qui a donné à mes peintures cet aspect plus Pop art.

Quelles sont vos influences ?

Quand j’étais gamin, je rêvais du mouvement hippie, de la musique rock et pop. À 18 ans j’ai entendu parler de la « Factory », d’Andy Warhol et de cette mouvance créatrice. Ça m’a subjugué et j’ai voulu en faire partie. Mes amis qui étaient aux Beaux-arts m’ont tout de suite découragé, me rappelant que je n’avais pas le bagage nécessaire pour créer, que les vrais artistes c’était eux. Malheureusement, je les ai crus pendant longtemps. La révélation est arrivée bien plus tard, à quarante ans. J’ai connu une femme qui m’a initié à la radiesthésie et qui m’a demandé de faire un pendule pour que je trouve les réponses à toutes les questions existentielles qui me torturaient.
J’ai alors pris un petit caillou, l’ai coincé dans un étau et à l’aide d’une scie à métaux et de deux petites limes j’ai taillé mon premier pendule. J’avais créé quelque chose, mais n’avais pas trouvé les réponses souhaitées. J’avais des questionnements très personnels et terre à terre. Est-ce que j’arriverais à arrêter l’héroïne ? Et si j’arrête l’héroïne est-ce que je tomberais dans l’alcool ? Mais le plaisir que j’ai pris en confectionnant cette pièce, le plaisir que j’ai ressenti en comprenant que l’on pouvait créer en partant de rien a balayé tout le reste. Je n’avais pas trouvé de réponse mais quelque chose de beaucoup plus précieux : l’envie de continuer à vivre, d’exister dans la sculpture. Tout est parti de là. Sculpter m’a permis d’arrêter la drogue, de prendre du recul.

Est-ce que vous pouvez me donner votre définition de la sculpture ?

La sculpture c’est une histoire, une mémoire et un héritage immense, dur à porter ou à interpréter. Je suis admiratif du travail des autres, mais ce que je fais je ne l’intègre pas dans tout ça. Ce n’est pas non plus à moi de le faire. Je sculpte pour moi, pour transmettre mes états d’âmes. Quand on ne me connait pas, on pense que je suis à l’image de mes sculptures ou de mes peintures ; triste, désabusé et malheureux. Ce n’est pas le cas, enfin pas tout le temps. Mais quand je suis seul, les choses sont lourdes. Je les transpose, j’ai besoin de les transposer.

Et quelle est la place du spectateur quand vous peignez ou sculptez ?

Je n’y pense pas et je ne supporte pas son regard. Quand je travaille, je ne supporte que ma propre présence, et encore, je dois la vider sur une toile ou la projeter contre de la pierre pour me sentir mieux. J’ai besoin d’être seul. Que ça plaise ou non, qu’on me dise c’est beau ou pas beau, je m’en fous. J’ai trouvé un moyen de faire ça, de justifier mon existence, le reste ne compte pas. Je crée pour moi, pour arrêter de fuir. Pendant une dizaine d’années, j’ai voyagé, un jour dans une ville, la quittant le lendemain à cause de mauvaises rencontres, du manque et de la drogue. Ce n’était pas une question de lieux, simplement parce que je ne savais pas qui j’étais. Le seul regard que j’ai accepté, le seul qui m’a permis de m’en sortir et qui a jeté sur moi une vraie compréhension est celui de ma compagne, Valérie. Elle m’a fait prendre conscience de ma solitude, du désastre dans lequel je vivais et vers lequel j’allais obligatoirement me diriger si je continuais.

C’est donc pour vous une rencontre importante ?

C’est la chance de ma vie. Ce n’était pas facile, elle était clean, moi j’étais toxico, sans réussir à m’arrêter. Pendant dix ans elle m’a suivi et a supporté mes lubies d’argent et de consommation. J’errais dans ma vie avec toujours ces mêmes questions : qui en a ? Qui en veut ? Où en trouver plus ?

Vous regrettez ces années ?

Oui, j’ai perdu beaucoup de temps. C’est vrai qu’à l’époque j’étais mal dans ma peau, timide et réservé. L’héroïne me donnait de l’assurance, m’aidait à aller vers les gens. J’étais autant capable de m’enfermer chez moi des journées entières avec le produit, que d’aller ensuite au-devant de ma peur

et faire des rencontres. Ça m’aidait à me sentir bien.
Je regrette ces années mais elles sont indissociables de moi, de ce que je suis et de ce que je serai. Aujourd’hui elles influencent logiquement ma peinture et ma sculpture. Comme tout ancien toxico, il y a beaucoup d’histoires glauques, de séquelles de cette double vie que l’on doit mener quand on consomme le produit. Je pouvais être très sympa et devenir le plus beau des enfoirés la minute d’après. Dans ce milieu là, il n’y pas de secret. Un jour je te baise la gueule pour une dose, et le lendemain on mettra notre agent en commun pour s’en acheter une. C’était des années de solitude, comme une grande traversée du désert, les oasis n’existaient pas, c’était des mirages, du bonheur éphémère que je m’acharnais à faire bouillir au fond d’une cuillère.

Et vous cherchez à sculpter pour oublier ça ? Pour inscrire quelque chose de durable dans l’avenir ?

Je suis vraiment né à quarante ans, quand j’ai commencé ce travail des formes, et surtout ce travail sur moi-même. Sculpter, notamment de la pierre, me rassure. Je sais que ça va me survivre et j’essaye donc de laisser quelque chose de beau derrière moi, pas seulement des mauvais souvenirs.

essayer de m’oublier, essayer de ne pas penser

J’ai sûrement des rêves d’éternité à travers ça. J’imagine le jour où, bien après ma mort, une de mes sculptures finira dans les mains d’un autre et qu’il se demandera d’où ça vient, qui l’a faite et pourquoi.

Et si dans cent ans quelqu’un se retrouve en face d’un de vos cailloux, quel serait le message que vous voudriez lui transmettre ?

Qu’il se reconnaisse dans la pierre, dans ce qu’il tient entre les mains. Je sculpte essentiellement des expressions de visages, et j’aime à croire que l’on puisse s’identifier à certains traits, certaines formes humaines. Ce sont souvent des visages durs, marqués par la souffrance ou le mal être. J’arrive parfois à les faire sourire. Quand je vais bien ils sont torturés, quand je vais mal ils ont un air joyeux. C’est une sorte de thérapie inversée.

Quel est le côté positif de votre métier, l’éternité ?

Pour moi ce n’est pas un métier. Quand je fais ça, Valérie sait au moins où je suis et ce que je fais. Ce n’était pas le cas avant, au contraire, c’était un perpétuel jeu de cache-cache. Je me levais sur la pointe des pieds, avant elle, pour aller acheter de l’héro ou trouver quelqu’un qui savait où je pourrais m’en procurer Je lui infligeais cette crainte permanente de l’overdose, des gendarmes ou de la prison. J’ai joué à la roulette trois fois, mais j’étais plus solide que ce que j’imaginais et je suis toujours là.

Et un côté négatif de cet acte de sculpter ?

Aucun. Il n’y a que du positif même si cela passe par une introspection douloureuse, une mise à l’écart. J’ai toujours souffert de cette différence, de mon côté marginal, et malgré la

j’y mets toute ma rage et ma hargne

difficulté, la souffrance provoquée par cet exorcisme de la douleur à travers mes œuvres, je ressens au final un profond bien-être, une quiétude bien plus pérenne que ne pouvaient pas m’apporter les drogues.

Ce passé en marge des autres et cette maladie vous définissent ?

Le fait d’être séropositif depuis maintenant plus d’une trentaine d’années influence mes œuvres de manière profonde. J’ai continué encore dix ans à me défoncer tout en sachant que j’étais séropositif. Je ne me voyais aucun avenir. De toute manière j’allais crever, tout était trop tard, donc je ne me donnais pas la peine d’entreprendre quoi que ce soit. Je ne pensais pas pouvoir faire autant de choses.

En parler aujourd’hui est pour vous un moyen de faire évoluer les mentalités ?

Si ça peut réveiller la conscience des gens sur la vraie dangerosité du Sida, pourquoi pas. Le problème c’est que les gens pensent pouvoir vivre sans prendre leurs précautions, parce que des traitements avancés existent. Ils ignorent à quel point ces mêmes traitements sont inconfortables et dangereux. J’ai perdu beaucoup d’amis suite à des réactions médicamenteuses.
Quand je sculpte, j’ai toujours ces trucs qui me trottent dans la tête. Lorsque je dégrossis une pierre ou du bois, un volume assez important, je ne m’y prends pas de manière académique. Je rentre dedans, je la défonce, je l’enfonce, je m’acharne, je donne tout, je me secoue la carcasse. Je rentre, je n’ai plus de jambes, plus de bras, je suis poussiéreux. J’y mets toute ma rage et ma hargne. Quand je sculpte je ne peux pas dire que j’ai l’esprit clair. Au contraire, il est brumeux, contracté, prêt à exploser. Ce n’est qu’une fois la chose mise en forme que je peux souffler, me détendre. Alors je l’adoucis, je la regarde, la caresse pendant des heures.

On a l’impression lorsque l’on regarde vos œuvres et que l’on vous entend parler, qu’il existe une vraie violence, un vrai combat avec le temps…

J’essaye de rattraper le temps perdu, de justifier chaque jour. Je suis un Petit Poucet des temps modernes, je sème mes cailloux pour me retrouver après m’être perdu si longtemps. Je sais que c’est un combat perdu d’avance, mais je ne cherche pas à le gagner, juste à me battre, à essayer de retarder le moment où tout s’arrêtera.
Dans ma vie, cette idée de la mort est constante, chaque jour son ombre plane quelque part au-dessus de ma tête. Elle a assombri pas mal de mes souvenirs. J’arrive très bien à imaginer le monde sans moi, depuis le temps c’est devenu une réflexion non pas apaisante mais normale, lucide.

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